Homme debout devant un ciel étoilé, regardant vers les étoiles, illustrant les idées de grandeur qui peuvent être présentes dans troubles bipolaires.

Troubles bipolaires | Attiré par les étoiles

Thomas

Saison 1 | Episode 6
Troubles bipolaires (type I)

Ils touchent moins de 2% de la population et pourtant, à entendre les bruits de couloir, on a l’impression que tout le monde en souffre. Je parle bien entendu des troubles bipolaires. Le terme est largement détourné de son sens premier, pour qualifier une personne ambivalente, changeante ou lunatique. La réalité est autre.

Les troubles bipolaires sont des troubles de l’humeur complexes, qui peuvent s’exprimer de plusieurs manières : phases maniaques, phases hypomaniaques, phases dépressives, euthymie, états mixtes, c’est une véritable palette d’états qui va au-delà de la simplification induite par la notion de bipolarité. Entre le tout blanc et le tout noir, il y a une infinité de nuances.

Je reçois aujourd’hui Thomas, un jeune homme souffrant de troubles bipolaires de type II. Il nous raconte comment il vit son trouble au quotidien, et nous explique son choix personnel de ne bénéficier que d’une prise en charge psychothérapique pour apprendre à cohabiter avec la maladie.

Le trouble bipolaire est une affection psychiatrique chronique et relativement fréquente. Touchant 1 à 4 % de la population générale selon les critères retenus, elle fait son entrée dans la vie du jeune adulte, généralement entre 15 et 25 ans et touche en proportion égale les femmes et les hommes. Le diagnostic est souvent posé après plusieurs années d’errance médicale, parfois près de 10 ans.

Elle est l’une des maladies mentales les plus connues, puisqu’elle fait beaucoup parler d’elle, tant par ses symptômes caractéristiques que par la notoriété de certaines personnes publiques vivant avec ce trouble au quotidien : Jim Carrey, Sting, Chris Brown, Linda Hamilton ou encore Britney Spears se sont vus attribuer ce diagnostic. 

Son repérage a pu suivre un « effet de mode » menant facilement au surdiagnostic, et par conséquent à une médication non appropriée. Aux Etats-Unis, connu sous le terme de bipolar disorder, sa prévalence a connu une augmentation significative au début du XXIe siècle, en raison notamment d’une influence de la culture populaire sur la psychologie générale et la psychiatrie. 

Il existe plusieurs formes de troubles bipolaires selon la nature des épisodes connus par la personne atteinte : type 1 en cas de présence d’épisodes maniaques, type 2 en cas de présence d’épisodes hypomaniaque sans historique d’épisode maniaque.

Diagnostic du trouble bipolaire : 

Dans le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, édité par l’Association Américaine de Psychiatrie, dans sa cinquième édition (DSM-V), quatre grandes conditions sont requises pour poser le diagnostic de trouble bipolaire de type 2, dont il est question dans l’épisode : 

  1. Les critères d’au moins un épisode d’hypomanie ET d’au moins un épisode de dépression majeure, actuels ou passés, sont rencontrés.
  2. Il n’y a jamais eu d’épisode de manie.
  3. La survenue des épisode(s) d’hypomanie et de dépression majeure n’est pas mieux expliquée par un trouble schizoaffectif, une schizophrénie, un trouble schizophréniforme, un trouble délirant, ou un autre trouble du spectre schizophrénique et un autre trouble psychotique.
  4. Les symptômes de dépression ou l’imprévisibilité causée par la fréquente alternance entre périodes de dépression et d’hypomanie provoquent une souffrance cliniquement significative ou une altération du fonctionnement dans les domaines sociaux ou professionnels ou d’autres domaines importants.

Pour revenir sur les types d’épisodes, l’hypomanie est définie ainsi dans le DSM-V :

  1. Une période nettement délimitée, d’au moins 4 jours consécutifs, d’humeur anormalement élevée, expansive ou irritable, et d’augmentation anormale de l’activité ou de l’énergie, de persistante, la plus grande partie de la journée, presque tous les jours.
  2. Au cours de cette période de perturbation de l’humeur et d’énergie ou d’activité accrue, 3 (ou plus) des symptômes suivants (4 si l’humeur est seulement irritable) ont persisté, ont représenté un changement notable par rapport au comportement habituel et ont été présents à un niveau significatif :
    1. Estime de soi exagérée ou idées de grandeur.
    2. Besoin réduit de sommeil (p. ex., se sentir reposé après seulement 3 heures de sommeil).
    3. Plus grande loquacité que d’habitude ou désir de parler constamment.
    4. Fuite des idées ou expérience subjective que les pensées s’emballent.
    5. Distractibilité rapportée ou observée (p. ex., l’attention est trop facilement attirée par des stimuli extérieurs sans importance ou insignifiants).
    6. Augmentation de l’activité orientée vers un but (sociale, professionnelle, scolaire ou sexuelle) ou agitation psychomotrice (activité sans but).
    7. Engagement excessif dans des activités à potentiel élevé de conséquences dommageables (p. ex., s’engager dans des achats inconsidérés, des conduites sexuelles inconséquentes ou des investissements commerciaux déraisonnables).
  3. L’épisode s’accompagne de modifications indiscutables du fonctionnement, qui diffèrent de celui de la personne hors période symptomatique.
  4. La perturbation de l’humeur et le changement dans le fonctionnement sont manifestes pour les autres.
  5. La sévérité de l’épisode n’est pas suffisante pour entraîner une altération marquée du fonctionnement professionnel ou social, ou pour nécessiter une hospitalisation. S’il y a des caractéristiques psychotiques, l’épisode est, par définition, maniaque (et non hypomaniaque).
  6. L’épisode n’est pas dû aux effets physiologiques directs d’une substance (drogue prêtant à abus, médicament, ou autre traitement) ou d’une affection médicale générale.

Vous trouverez les critères diagnostiques de la dépression sur la page de l’épisode Cinquante nuances de gris.

Origine et traitement du trouble bipolaire

Concernant l’origine du trouble bipolaire, il est intéressant de savoir que l’on retrouve une héritabilité de 70 à 80 %, avec un risque multiplié par 10 lorsqu’un membre de la famille au premier degré a des antécédents de trouble bipolaire. 

Evidemment, la génétique n’est pas le seul facteur explicatif du trouble. Des facteurs épigénétiques (modification de l’expression des gènes) peuvent également intervenir : notamment quand, dans l’histoire personnelle des patients, on retrouve de grandes carences affectives, des traumatismes, ou encore des épisodes de stress aigus répétés. Ce ne sont que de brèves pistes psychopathologiques pouvant mener au trouble bipolaire, tant la singularité de chacun est présente et indiscutable.

Selon l’OMS, le trouble bipolaire fait partie des 10 maladies les plus invalidantes et les plus coûteuses au plan mondial. 

Dans le traitement du trouble bipolaire, deux phases sont à distinguer : 

  1. Lors d’épisodes aigus, tant sur le plan maniaque que dépressif, le traitement sera celui de l’urgence, et pourra nécessiter une hospitalisation afin de stabiliser les symptômes bruyants à ce moment précis, et de soulager le patient, en lui offrant un cadre se voulant être le plus sécurisant possible, tant sur le plan médical que paramédical. Les épisodes hypomaniaques ne requièrent généralement pas d’hospitalisation et peuvent passer relativement inaperçus pour l’entourage.
  2. Entre ces épisodes aigus, pendant la phase dite d’euthymie, il y a bien évidemment le traitement de fond qui a un rôle très important, puisque ce dernier est de diminuer l’occurrence de ces épisodes aigus cités ci-dessus, afin de faciliter la vie du patient et de lui permettre de vivre au mieux avec sa maladie. Durant cette phase de traitement, il sera systématiquement associé au traitement médicamenteux, une psychothérapie, surtout de type thérapie cognitivo-comportementale ayant un haut niveau de preuve dans le traitement du trouble bipolaire. 
  3. Des mesures d’hygiène de vie (sommeil, alimentation, activité physique, …) sont également capitales pour préserver la régularité du fonctionnement de l’individu, de même que la psychoéducation permet à la personne concernée de prendre conscience de ses symptômes, de la nécessité de prendre un traitement mais également de repérer les signes avant-coureurs d’une rechute imminente.

Les thymorégulateurs (médicaments régulateurs de l’humeur) sont fréquemment utilisés dans le traitement du trouble bipolaire. Le but d’un tel traitement est de venir stabiliser l’humeur du patient en agissant sur la concentration synaptique de neuromodulateurs tels que la dopamine, le glutamate, ou la sérotonine. 

Confondre certaines atteintes aiguës et le trouble bipolaire : 

Il est facile, lors de troubles aigus comme des attaques de paniques, des crises d’angoisses, ou encore en lien avec les effets de drogues psychoactives comme la cocaïne, le cannabis, ou encore l’alcool, d’attribuer des modifications comportementales à l’idée que l’on se fait d’un trouble bipolaire.

Dans le quotidien d’un psychiatre, on entend souvent : « Je me suis demandé si j’étais bipolaire ». 

Comme décrit plus haut, le diagnostic de trouble bipolaire répond à des critères précis qui le rendent bien discernable d’autres affections, qui sont pour autant tout aussi importante à investiguer et à prendre en charge. 

N’hésitez pas à consulter un médecin, que cela soit votre médecin traitant ou un psychiatre, si vous vous posez des questions. Seul un professionnel est à même d’évaluer la nécessité d’une prise en charge et à l’adapter à votre situation. 

💙 Merci à Dalil Tahri, interne en pédopsychiatrie, pour sa contribution à l’écriture de ce contenu.

  • En cas d’urgence :

    • SAMU : 15

    Si vous avez besoin de parler :

    • ARGOS 2001 (du lundi au vendredi entre  10h et 13h) : 01 46 28 01 03
    • SOS Dépression : 08 92 70 12 38
    • SOS Suicide Phénix : 01 40 44 46 45
    • Suicide écoute : 01 45 39 40 00
    • SOS Amitiés : 0 972 394 050
    • Fil Santé Jeunes : 0 800 235 236

    Si vous (ou un de vos proches) connaissez un mal-être durable ou un changement soudain de comportement :

    • N’ayez pas honte d’en parler avec votre médecin traitant, un psychiatre ou un psychologue ; ils pourront vous proposer vers une prise en charge adaptée à votre situation

    En savoir plus sur les troubles bipolaires et leur prise en charge recommandée : 

Ils touchent moins de 2 % de la population et pourtant, à entendre les bruits de couloir, on a l’impression que tout le monde en souffre. Je parle bien entendu des troubles bipolaires. Le terme est largement détourné de son sens premier, pour qualifier une personne ambivalente, changeante ou lunatique. La réalité est autre.

Les troubles bipolaires sont des troubles de l’humeur complexes, qui peuvent s’exprimer de plusieurs manières : phases maniaques, phases hypomaniaques, phases dépressives, euthymie, états mixtes, c’est une véritable palette d’états qui va au-delà de la simplification induite par la notion de bipolarité. Entre le tout blanc et le tout noir, il y a une infinité de nuances.

Je reçois aujourd’hui Thomas, un jeune homme souffrant de troubles bipolaires de type II. Il nous raconte comment il vit son trouble au quotidien, et nous explique son choix personnel de ne bénéficier que d’une prise en charge psychothérapique pour apprendre à cohabiter avec la maladie.

Cet épisode évoque la dépression et le suicide. Si vous avez besoin d’aide, ne restez pas seul-e. Les troubles bipolaires peuvent avoir des conséquences graves et pousser l’individu à s’engager dans des conduites à risques, comme vous l’entendrez dans cet épisode. Si vous pensez être touché-e ou si vous remarquez des comportements inhabituels chez un-e de vos proches, parlez-en et consultez un-e professionnel-le sans attendre. Vous trouverez des ressources sur notre site.

[Musique d’introduction]

Mickaël : Bonjour Thomas.

Thomas : Bonjour.

Mickael : Merci de t’être proposé pour participer à cet épisode qui va être consacré principalement aux troubles de l’humeur. Est-ce que tu peux nous dire brièvement avec tes propres mots ce pour quoi tu nous as contactés ?

Thomas : Alors je souffre en fait de troubles de l’humeur, qu’on soupçonne de troubles bipolaires type II selon le diagnostic qui a été débuté il y a un certain temps. Ça se manifeste par des phases dites hypomaniaques qui sont du régime de la lubie et d’une certaine euphorie avec une quantité d’énergie qui ne s’arrête pas, et l’autre pôle comme ils appellent qui est un pôle beaucoup plus sombre qui est celui de la dépression, idées morbides, idées suicidaires, et aussi un certain manque de tonus ou plutôt une dépression agitée en général, je piétine et en même temps tout est vraiment lié à une angoisse permanente sur la moindre chose qui peut arriver dans mon environnement.

Mickael : Si tu devais associer tes troubles à un ou deux mots ?

Thomas : Peut-être chaotiques, je pense. Je resterai sur ce mot-là : chaotique.

Mickael : On va revenir à l’histoire de tes troubles, est-ce que tu peux nous dire à quel âge ces troubles ont commencé ?

Thomas : À proprement parler les troubles tels que je les connais actuellement c’est-à-dire avec une certaine gravité, c’est-à-dire la dépression et certaines idées suicidaires, ça a commencé plutôt vers mes 18 ans, 17-18 ans, vers la fin de ma puberté à peu près. Mais pour être honnête, je pense qu’il y a eu des signes avant-coureurs très très tôt, dans mon enfance avec du recul je me rends compte qu’il y avait déjà quelque chose qui était très différent puisque j’avais déjà des troubles de l’humeur avérés, mais on pensait plutôt que j’étais l’original de la famille, en quelque sorte, avec ses débordements d’énergie ou ses idées un peu saugrenues qui sortaient de nulle part. Voilà, on ne s’inquiète pas, c’est un enfant qui a de l’imagination, ou c’est un enfant qui pleure souvent, qui pleure beaucoup, qui est très sensible… Mais avec du recul il y a quelque chose de très différent, je crois, il y a eu plusieurs épisodes qui auraient pu inquiéter, mais dont je n’ai pas pu parler avant un moment dans la mesure où c’était lié pour moi à un quotidien, je ne me rendais pas compte aussi de mon rapport avec la mort ou même avec ces humeurs-là et ces moments où j’avais des idées qui se connectaient alors qu’elles ne faisaient pas vraiment sens pour les autres, et ce sentiment de décalage et de jugement aussi constant.

Mickael : Tu dis que tu as connu des épisodes qui pouvaient éventuellement inquiéter, mais dont tu n’avais pas forcément conscience. Quelle a été la réaction de ton entourage familial, amical face à ces épisodes que tu pouvais avoir plus jeune ?

Thomas : Plus jeune c’était davantage une sorte de… de manière permanente des sautes d’humeur comme ça, mais c’était des choses encore très légères au fond qui apparaissent vraiment comme une attitude d’enfant un peu original, mais pas de quoi s’inquiéter quoi. Je pense qu’à certains moments j’éprouvais une sorte de rejet ou d’incompréhension de la part de ma famille ou même de mon entourage étant enfant, surtout à l’école, problèmes avec des professeurs aussi parce que j’avais vraiment des phases, déjà très tôt enfant, des états vraiment… un peu égomaniaques, ou d’un seul coup j’avais envie… j’avais par exemple la réponse, je ne levais pas la main, j’allais la dire, et quand le professeur me reprenait tout de suite je l’interprétais comme vraiment une recherche de défi en fait. Je le mettais en danger lui et sa supériorité en fait, j’étais meilleur que lui, je le savais, j’en jouais, c’était toute une sorte de construction comme ça, un scénario, un film dans mon esprit qui se tournait où j’étais le personnage principal. Il y a quelque chose de très scénaristique parfois, encore maintenant dans certains épisodes hypomaniaques j’ai un peu un scénario qui se forme comme ça, très Bridget Jones, je suis vraiment le personnage principal de ma série quoi ! C’est très étrange quand on y réfléchit, on est tous un peu… On vit au jour le jour, on éprouve des choses, mais dans ces moments-là tout se greffe un peu dans la perception, dans le vécu autour de fantasmes en fait. On vit littéralement le fantasme, on est vraiment plongés dedans, on se dit, je vais faire ci, je vais faire ça, je vais réussir, c’est presque écrit, il y a vraiment une espèce de croyance un peu naïve en une sorte de destinée où on est convaincu que… Enfant j’étais convaincu que j’allais être célèbre, c’est un motif qui revient très souvent dans ces phases-là.

Mickael : Est-ce que ces troubles qui se sont déclarés quand tu étais plus jeune ont fait l’objet d’une médicalisation, est-ce qu’il y a eu des consultations auprès de médecins généralistes, de psychiatres, de psychologues ou même une infirmière scolaire comme tu me dis que tu avais des rapports particuliers avec tes professeurs aussi… Est-ce qu’il y a eu un début de entre guillemets prise en charge ?

Thomas : Il y a eu prise en charge, mais c’était totalement lié à ce que j’appelle des épiphénomènes, des choses qui sont à côté, qui n’ont pas de rapport. Notamment j’ai consulté un psychologue suite au divorce de mes parents parce qu’apparemment j’ai eu des propos qui étaient très étranges dans la bouche d’un enfant. Avec du recul c’était, je pense, des signes avant-coureurs et pas une question d’un mal être lié au divorce, je crois que tout enfant est marqué par un divorce bien sûr ! Ma grand-mère me disait que je disais des choses, ma mère est devenue folle, on va lui mettre de l’électricité dans sa tête, ou je disais des choses très étonnantes dans la bouche d’un enfant de trois ans, d’un coup, c’était vraiment des sortes de lubies comme ça où tout de suite on interprète, ah, il ne va pas bien à cause du divorce ! Et par la suite quand ça n’allait pas vers le lycée en termes de scolarités ou autres, que j’avais de grandes difficultés à trouver ma place, là mon père m’a aussi proposé de consulter un psychologue, mais là c’était plutôt pour des diagnostics de surdouance ou autre, donc on a plutôt fait des tests de QI et euh… alors que moi je venais, non pas… je me suis dit c’est peut être ça la solution ! Et au final je suis reparti avec un nombre qui ne m’a absolument rien apporté, je n’avais pas ce… je n’avais pas la clé pour comprendre ces états d’âme qui passaient d’un côté et de l’autre, qui fluctuaient sans cesse et qui étaient proprement chaotiques.

Mickael : Est-ce que ces épisodes que tu décris comme chaotiques avaient la même nature ou la même intensité pendant tout le long de ton enfance et ton adolescence ou est-ce qu’il y a certains épisodes qui pouvaient présenter des caractéristiques très différentes d’une fois sur l’autre ?

Thomas : Alors euh… Si j’ai employé le mot chaotique, c’est justement pour ça. Je crois que chaque fois il y avait quelque chose de fantasque dans certaines phases, une sorte de tristesse qui ne devrait pas coller avec un enfant. Ma grand-mère me retrouvait en train de pleurer, me demandait pourquoi tu pleures ? Je sais pas ! Je n’arrivais pas à le dire parce que je ne savais pas moi-même, c’est une sorte de flux comme ça qui s’échappait de mes yeux, je me sentais juste mal et je ne savais pas pourquoi. Chaque fois c’était quelque chose de différent. Je dirais qu’à un moment, plus tard, quand j’ai commencé à décanter tous ces événements, essayer d’y voir clair, je me suis rendu compte que… au tout début je suis peut être tombé dans le piège de me dire à chaque fois c’était un nouveau jeu, une nouvelle lubie, et si à chaque fois il y avait un nouveau scénario ou de nouveaux éléments en réalité c’était le… oui, la même chose, mais je ne savais pas comment le définir, comme l’expliquer. Et pourtant à chaque fois la manifestation était totalement différente, totalement unique, chaque fois c’était quelque chose de différent. Pour donner un exemple, je faisais du catéchisme et là c’était un moment où on allait beaucoup… C’était dans une sorte de maison diocésaine où on préparait la première communion. Mais la lubie du moment c’était le blasphème. J’adorais ça, j’avais cassé une vierge au fond de leur jardin pour voir s’il y avait de l’argent dedans, j’étais allé à la sacristie de la chapelle pour récupérer des sortes de cartes postales avec des icônes pour les découper et les détourner… il y avait toute une sorte de recherche comme ça et puis après, j’ai dû passer quoi, un an plus tard, dans l’exact inverse, une sorte de ferveur chrétienne où tous les soirs je priais, j’étais sûr que j’étais écouté, je me suis fait un scénario où en fait j’étais promis à un grand destin, et on m’écoutait. Il y a tout un… C’est de l’ordre du fantasme permanent, et ce n’était pas encore… certains pourraient dire pathologique. Ça reste peut-être un enfant qui a un peu trop d’imagination et qui vit avec passion cette imagination-là. Je ne sais pas comment on pourrait dire autrement, mais… avec du recul, maintenant on pourrait dire oui, il y a quelque chose qui ne va pas. Un adulte de bientôt dix-huit ans, maintenant vingt-deux, ne devrait pas avoir cette imagination-là qui prend le dessus, qui devient aussi forte et qui domine mon quotidien à certains moments.

Mickael : tu dis que ces épisodes se manifestaient de façon différente d’une fois sur l’autre. Au-delà des manifestations, ce qui m’intéresse aussi de savoir c’est la manière dont tu les vivais, la manière dont tu les intériorisais, les mentalisais. Même si ces manifestations étaient différentes, est-ce que tu les vivais de la même manière ?

Thomas : Je crois que oui. Je crois que chaque fois ça faisait sens. Ça faisait sens et c’était adéquat à la situation. C’est par le regard des autres, les jugements ou les choses qui ont pu être dites à mon égard que je comprenais que quelque chose n’allait pas. Mais pour moi, je vivais pleinement la chose, pour moi tout était organisé, à sa place, alors que la vérité c’est qu’on est face à un enfant, qu’est-ce qu’il fait, quoi ? je sais que j’avais des parents de camarades qui m’avaient déjà fait un commentaire, quelque chose comme ça, durant un anniversaire, par exemple… bah, que j’avais un grain par exemple ! C’est douloureux, ce n’est pas anodin de dire qu’un enfant à un grain, on le prend très à cœur. Et euh… étrangement ça alimente parfois ces moments d’euphorie un peu égomaniaque, je me disais c’est parce que je suis un génie, je suis incompris ! Est-ce que c’était une stratégie de défense ou encore une fois un symptôme ? je ne sais pas, c’est une difficulté de faire la part des choses et de savoir aussi ce qui est de l’ordre de l’humeur et ce qui est de l’ordre de la stratégie de défense pleinement consciente et réfléchie.

Mickael : Comment tu réagissais quand les personnes te disaient que tu avais un grain ?

Thomas : En général j’avais ce genre de remarques, c’était forcément dans des moments où j’étais d’extrêmement bonne humeur ! Dans ces cas-là je prenais sur moi en disant je vaux mieux que tout le monde, ils le savent pas, c’est juste qu’ils sont trop étriqués, l’esprit trop obtus et leurs œillères ne leur permettent pas de voir à quel point j’ai une personnalité riche, et… je pensais déjà à ces choses-là ! Et dans tous les scénarios que je me construisais à chaque fois c’était un jour je serai quelqu’un de grand, ils le verront et ça sera trop tard pour eux ! Quand je passais dans ces moments où je commençais à avoir des questions existentielles qu’on ne devrait pas avoir à cet âge-là, je me disais je suis pas normal, quelque chose ne va pas, personne ne m’aime en fait on fait semblant… et tout ce paquet de choses négatives qui commençait à gonfler formait une sorte de sac… et d’un coup ce sac-là il partait sur le côté, je ne le voyais plus, il sortait de mon champ de vision… et d’un coup, il revenait du jour au lendemain et c’était un sac qui prenait de plus en plus de place, plein de toutes ces remarques, parfois aussi de l’incompréhension de ma famille, de petits commentaires, voilà.

Mickael : Donc on a parlé de comment s’est déroulée ton enfance, ton adolescence en rapport avec tes troubles. Mais maintenant ce sont des périodes qui sont derrière toi, tu es un adulte, tu as 22 ans, tu fais des études. Du coup j’aimerais savoir comment s’est passée la transition entre le monde adolescent et le monde adulte. Quand on souffre de troubles qui peuvent justement influer un peu sur l’insertion sociale et l’insertion professionnelle, et même sur l’orientation scolaire et universitaire. Comment s’est opérée pour toi cette transition entre le lycée et l’enseignement supérieur ?

Thomas : C’était la dernière année de lycée, la terminale, je devais forcément choisir mon orientation. Et cette transition-là elle s’est marquée aussi par un moment où ces périodes euphoriques commençaient à devenir particulièrement intenses, elles avaient ponctué mon lycée, mais c’était vraiment croissant. Et en fait je me suis orienté pendant un de ces moments-là. Donc je me suis orienté d’un seul coup vers les arts plastiques, du jour au lendemain, et je me souviens des réactions de ma belle-mère qui est une personne très terre à terre, c’est en partie grâce à elle que j’arrivais aussi à identifier ces moments-là, ces moments un peu bah étranges pour eux aussi, ils ne comprenaient pas, d’où vient cette décision ? Elle me disait qu’est-ce que tu vas faire en art plastique ? Tu ne sais même pas dessiner ! Et je disais : je vais être un artiste. C’était ça, je vais briller, je vais être un artiste. Après d’un seul coup euh je me suis retrouvé sur Lille en collocation avec ma meilleure amie et c’était vraiment là le bazar dans ma tête. C’était une accélération en fait de tous ces épisodes, ça a commencé par des jeux un peu avec les gens qui m’entouraient à la fac… j’avais réussi pendant presque un mois à faire croire que j’avais un jumeau parce que j’avais acheté une veste qui se dédoublait, il y avait un côté argenté et un côté noir, et je l’inversais comme ça en changeant, je disparaissais cinq minutes et je revenais en changeant d’apparence, je mettais une pâte dans mes cheveux pour les déplacer dans un sens ou un autre, et je vivais en fait ce… Oui, c’était presque un jeu, mais sur le moment je trouvais ça tellement drôle et dans a tête c’était je suis en train de faire un truc tellement incroyable, je comptais faire tenir ce mensonge pendant plus d’un an, c’était le projet, presque une œuvre d’art en soi, et il y avait matière pour ma future biographie… tout un fantasme vraiment égomaniaque et… À ce moment-là, le… les gens autour de moi ont commencé à dire, bon… en art plastique parfois les gens sont un peu perchés, mais là c’était vraiment étrange même pour les gens les plus ouverts, j’ai reçu à un moment aussi des quolibets à ce sujet. Et c’est la première fois d’ailleurs que quelqu’un a employé le terme bipolaire pour parler de moi. Sur le coup, j’ai pas fait attention. On ne distingue pas l’importance de ce mot-là, qui… la place que ce mot-là va prendre plus tard. Et c’est après qu’on se retrouve face à la seconde polarité, du coup, qui est la dépression. Des fois ma meilleure amie repartait chez elle voir sa famille, je me retrouvais seul dans l’appartement, je ne mangeais plus, je ne me lavais plus, et quand elle revenait je mettais une sorte de masque en fait, j’éprouvais un dégout de moi-même… à ce moment-là c’était vraiment une catastrophe quoi. Et hop, on repart de l’autre côté où d’un seul coup je décide, je m’inscris au concours des arts décoratifs de Paris, pour la section design vêtements, je vais devenir le nouveau Yves Saint Laurent. C’est ma nouvelle idée du moment, j’ai jamais dessiné de vêtements, j’ai jamais fait tout ça. Je commence à travailler parfois la nuit, parfois je me lève, je commence à dessiner, vraiment habité par un sentiment de je vais réussir, là je tiens quelque chose, après on envoie un projet pour ledit concours, pour la présélection, quelque chose d’affreux, et on se dit que c’est génial, la perception est vraiment troublée, on se dit je suis en train de rendre un chef d’œuvre grâce à ça ils vont me prendre et je ne ferais même pas les autres épreuves ! Il y a toute une construction autour où la réalité elle pourrait se plier à toutes vos envies, il y a quelque chose de magique, je le pense et c’est comme ça. Cette transition s’est effectuée sur près d’un an, juste après le lycée, après la terminale, cette première année dans le post bac. Là j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, et je l’ai gardé pour moi. C’est après, quand je suis rentré en classe préparatoire, que j’ai eu quelques épisodes et j’ai eu un très gros épisode dépressif où… c’est mon père en fait qui m’a alerté en disant tu ne parles plus, qu’est-ce qui t’arrive, tu pourrais au moins m’adresser la parole de temps en temps, et un jour je lui ai dit fait quelque chose parce que je vais me tuer. Et euh… C’est là que j’ai été hospitalisé en cellule de crise au cours de ma première année.

Mickael : Au final il y a quand même eu une prise de conscience de ta part, tu as lancé l’alerte auprès de tes proches, de ton père notamment. Qu’est-ce qui s’est passé dans ta tête à ce moment-là, quel a été le déclic qui t’a poussé à mettre des mots sur ce que tu vivais ? Parce que tu dis que tu l’avais en quelque sorte déjà un peu intériorisé et tu le gardais pour toi, pourquoi à ce moment-là tu as décidé d’en parler ?

Thomas : Disons que j’en parlais avec moi-même. J’avais eu un épisode qui était hypomaniaque pendant cette année d’art plastique sur Lille, cette première année j’avais eu un épisode qui était à la limite de l’épisode maniaque. Pour expliquer davantage la phase hypomaniaque est une phase d’euphorie, mais la phase de manie on en arrive parfois à des hallucinations où vraiment c’est beaucoup plus psychotique je dirais, il y a vraiment un danger aussi pour soi-même. Il y a eu une nuit qui a été la nuit de tous les excès, j’ai invité des gens chez moi, des partenaires sexuels, j’en ai eu plusieurs en une seule nuit, je marchais dans ma chambre je tournais en rond, il fallait que je fasse quelque chose, je me suis retrouvé dehors sans manteau alors qu’il pleuvinait, j’ai escaladé une grue, alors que habituellement je suis pas, j’aime bien le sport, mais avec une certaine mesure je dirais, je me suis retrouvé à escalader une grue alors qu’il pleuvinait, j’ai failli tomber, je me suis rattrapé et je me revois en train d’éclater de rire quoi, alors que j’aurais pu me casser quelque chose, il y avait des parpaings en bas qui étaient extrêmement mal placés, je tombais dessus, je me cassais quelque chose quoi ! Et je… C’est peut être un ou deux mois plus tard où je dirais que cette pression, c’est vraiment une pression, il y a quelque chose de physique où je sentais mon corps qui exultait aussi, je dégageais quelque chose comme une aura, une sorte de chaleur, je dégageais des rayonnements quoi, j’avais l’impression que mes bras pouvaient aller là où je voulais, j’étais presque omnipotent ! Et c’est au moment où cette lumière s’est éteinte que je me suis dit, qu’est-ce que j’ai fait ? Je repense à cette nuit-là, ça commence à me trotter dans la tête, je suis pas dans un épisode dépressif, mais je me sens vraiment très mal. Le juste retour sur une expérience qui est pas normale, quoi ! J’étais extrêmement bien, faut dire ce qui est, j’étais vraiment très bien, je me suis jamais senti aussi bien de ma vie que cette nuit-là, alors que j’ai rien fait d’incroyable, mais je me sentais plus que vivant quoi. Et là je reviens sur cette nuit-là, sur cette expérience, je décide de faire un dépistage, je découvre que j’ai une MST, heureusement tout va bien c’est pas quelque chose de grave, mais il y a eu une vraie prise de risque, et là je deviens fou et ma première peur c’est lié à ma famille parce qu’on a un historique des deux côtés, autant paternel que maternel, et ma crainte c’est le diagnostic de la schizophrénie. À ce moment-là ma perception c’est je suis en train de devenir fou, et j’en reviens à réfléchir sur qu’est-ce que ça peut être, quoi. Et le premier mot, parce que c’était ça la question, quand j’ai mis des mots dessus, à ce moment-là pour moi c’est je deviens fou, ou, je cherchais des mots plus techniques, je suis schizophrène. J’avais peur de ce diagnostic-là. Sinon en termes de mots c’est plutôt mes parents, je crois, qui ont commencé à creuser un peu, notamment cette première année de classe préparatoire où j’ai fait un épisode dépressif et je suis allé en cellule de crise. C’est à ce moment-là que mon père a commencé à vouloir, à me pousser en fait à mettre des mots dessus, mais c’est extrêmement difficile ! Là il y avait une sorte un peu d’enquête qu’on avait regardée parce que ça passait à la télé justement sur les troubles de l’humeur, et mon père m’a regardé il m’avait posé cette question, je m’en souviendrai encore, ça te parle pas, ça ? Et je lui ai répondu oui. Et là quelque chose s’est un peu enclenché, et en même temps il y avait cette hantise quand même du, j’ai un peu écarté même si je lui ai dit que ça me parlait j’ai écarté parce que j’étais obsédé de ce diagnostic-là, j’étais vraiment terrifié, et j’ai eu encore… enfin cet épisode dépressif s’est allongé, je suis resté chez moi une ou deux semaines, et un jour mon père m’a dit je peux te laisser seul aujourd’hui, il faut que j’aille au travail, parce qu’il avait pris des jours de congés exprès. Il m’a dit je peux te laisser seul aujourd’hui, tu ne va pas faire de bêtise ? J’ai dit oui, tout va bien. Et c’était une journée où je n’ai pas arrêté de piétiner, donc j’étais dépressif, normalement les personnes dépressives vont avoir tendance à s’enfermer, ne rien faire, mais moi je tournais en rond, c’était plutôt une dépression agitée dans mon cas. Et j’ai entendu la sonnerie, à la porte y’avait personne, j’ai refermé, j’ai réentendu la sonnerie, j’ai ouvert la porte, y’avait personne, j’ai débranché la sonnerie, et j’ai réentendu la sonnerie. Là j’ai appelé mon père si je dis pas de bêtises, j’étais terrifié, je me suis dit ça y’est, j’ai des hallucinations, c’est fini, je vais me retrouver enfermé quelque part, toute cette angoisse qui monte et qui… c’est là que… là je pense qu’on a posé les mots, plutôt je souffre, à cet instant-là. C’est peut-être un des moments où les mots viennent… Peut-être pas le plus facilement parce qu’il y en a très peu, c’est juste la souffrance, le champ lexical de la souffrance, on n’arrive pas à… Même ces mots-là ne sont pas suffisants, j’arrive pas à expliquer cet état, j’ai juste envie de mourir quoi ! Tout est angoissant, le moindre… Même manger c’était un calvaire et l’inverse, des fois je mangeais trop parce que j’avais envie de remplir un creux dans mon estomac, je ressentais vraiment un vide, quoi, une sorte de trou noir. Dans ces moments-là y’a pas de mots suffisants, mais y’a pas le… à l’inverse de ces moments hypomaniaques, voire maniaques que j’ai pu expérimenter, où là y’a pas de mots à proprement parler parce qu’on n’a pas l’impression d’aller mal. C’est ça le, ce qui est piégeux, on n’est pas… On est dans un état qui serait jugé pathologique par certains médecins alors que pour nous tout va bien, tout va bien ! On ne va pas s’exprimer sur un mal qui n’est pas là. Là où dans l’état dépressif, les mots sont là, mais ils ne sont pas suffisants.

Mickael : Tu as évoqué donc ces deux types d’épisodes que tu as pu avoir, de type première hypomaniaque, des phases d’euphorie, une sorte d’agitation intellectuelle, physique, sociale. Et des épisodes dépressifs où dans ton cas c’étaient des épisodes qui étaient également agités, mais de l’agitation anxieuse qui était assez délétère. Ces épisodes généralement chez toi ils durent combien de temps ?

Thomas : Alors on a mentionné, sur mon début de diagnostic, la possibilité dans mon cas que ce soient des cycles rapides, parce que je me suis retrouvé parfois avec des épisodes qui durent parfois un mois, un mois intense où je cours partout, je me sens créatif et je fais plein de choses en même temps, j’ai plein de projets en même temps. Puis deux mois où c’est le silence, d’un seul coup grosse crise dépressive pendant une semaine, une semaine où vraiment j’ai envie d’en finir, quoi, j’essaie de prendre sur moi, de lutter, et d’un seul coup c’est fini, y’a plus rien. Et j’avais déjà parlé à quelqu’un qui a des troubles similaires, mais c’est beaucoup plus cyclique, on met parfois trois mois, quatre mois de dépression, c’est des choses beaucoup plus balancées. Alors quand dans mon cas il y a quelque chose… Ça vient de nulle part et je ne sais pas combien de temps ça va durer. Et c’est l’une de mes grandes craintes parce que c’est le côté euh… un peu aléatoire, je ne peux pas prédire, et parce que je peux pas prédire j’ai toujours peur un jour de passer deux ans dans une dépression complète et affreuse et de passer les deux pires années de ma vie. C’est un peu une sorte d’angoisse qui reste quoi qu’il arrive.

Mickael : Donc à ce jour tu n’identifies pas de signes avant-coureurs avant les épisodes ?

Thomas : J’ai essayé et ça reste très difficile. Je le devine pas par moi-même, j’ai besoin d’autrui pour me dire tu es de bonne humeur, attention ! C’est plutôt des amis maintenant qui vont me signaler que, ah bah, t’as trois projets en même temps ! C’est… Tiens-nous au courant, surveille-toi, parce que moi si j’étais à ta place je serais en burn-out. Et là c’est aussi la chose insidieuse, est-ce que je fais tout ça parce que j’aime vraiment ou est-ce que je suis dans un moment de, encore une fois hypomaniaque, ou que c’est une lubie ? Est-ce que je vais assurer ? Deviner comme ça c’est compliqué. C’est plus simple de deviner le moment dépressif parce que les personnes vont commencer à remarquer que ah bah la personne qui parle tout le temps autour de cette table est étrangement silencieuse. Ou d’un seul coup je me mets à pleurer, ou il suffit d’un petit verre d’alcool pour que je sois complètement avachi quelque part en train de pleurer en me disant que je suis une affreuse personne, me morfondre et… C’est peut-être plus simple pour moi de dire que ça va pas, parce que j’ai les mots ! j’ai le mot je souffre. Mais j’ai pas de signes avant-coureurs pour les épisodes hypomaniaques, c’est comme une sorte de montée de… Je vais pas dire d’adrénaline, mais d’énergie, et je me sens juste bien, j’ai du mal à distinguer quand je suis juste de bonne humeur ou quand je suis d’une humeur dite hypomaniaque.

Mickael : Et au-delà de ces épisodes d’humeurs un peu augmentés qui sont les épisodes dits hypomaniaques, et ces épisodes d’humeur diminuée qui sont les épisodes dépressifs, il se passe quoi entre deux épisodes ?

Thomas : Euh il arrive qu’ils se chevauchent, j’ai ce qu’on appelle des états mixtes, il y a un peu des deux qui se mélange dans une sorte de cocktail un peu… je crois que c’est les pires moments, où je me sens agité, j’ai ces élans un peu égomaniaques, mais en même temps je vais extrêmement mal, il y a encore la partie du scénario dont j’ai déjà parlé qui se greffe à la souffrance, par exemple à un moment j’étais complètement absorbé par des lectures, Virginia Woolf, Sylvia Plath, des autrices ou auteurs qui ont commis le suicide. J’étais tellement obsédé par ça que quand j’ai basculé dans la dépression ou dans cette phase mixte je cherchais ma manière de me suicider qui n’ait pas déjà été faite par ces gens-là ! Une sorte de mélange comme ça, un peu un égotrip, mais mêlé au bouleversement qu’engendre l’état dépressif. Mais il m’arrive d’avoir des humeurs un peu plus neutres où la balance de mes humeurs est un peu plus naturelle, elle est pas liée à un contexte, il m’arrive quelque chose de mal je me sens mal, il m’arrive quelque chose de bien je me sens bien, sinon le calme, et il n’y a pas quelque chose qui se déclenche, peu importe la situation. Là où par exemple avec un épisode hypomaniaque je pourrais être complètement heureux et transcendé pendant un enterrement d’une personne qui m’est chère, ou dépressif pendant le mariage d’un ami qui est complètement heureux ! C’est… il y a une réponse dans ces phases-là ça peut-être deux mois où je réponds de manière adéquate à mon environnement ou à ce qui peut m’arriver.

Mickael : Quand tu nous as écrit tu as utilisé une très jolie image, celle d’un gradient de couleur qui va du rouge au bleu en mettant l’accent sur le fait que le terme bipolaire pour toi te semble relativement inapproprié parce que ça donne l’image que c’est vraiment un trouble qui est dichotomique entre un état d’humeur exalté et un état d’humeur dépressif, mais de ce que tu vis, de ce que tu dis, contrairement à la croyance populaire qui est vraiment cette alternance entre deux états qui sont relativement fixes et qui alterneraient de manière régulière, c’est beaucoup plus complexe que ça. Justement est-ce que tu peux développer un peu sur cette image du dégradé de couleur ?

Thomas : Déjà je crois qu’il faut commencer aussi par revenir sur cet a priori de bipolarité qui est aussi lié au terme, deux pôles, deux faces, on considère déjà les gens bipolaires comme des gens ambivalents, qui ne savent pas prendre de décision ou qui d’un coup deviennent complètement détestables. Quand je suis dans une phase hypomaniaque, je pense que je suis plutôt sociable, quelqu’un de sociable, plutôt même apprécié parfois, pas pour ce que je suis dans mon quotidien, mais par rapport à cet état qui définit le reste de la perception des gens quand ils me rencontrent dans ces moments-là ! Et le discours des psychiatres et des psychologues que j’ai pu rencontrer ensuite qui ont commencé à dresser le tableau de mon trouble, l’exposaient un peu comme un thaumatrope, c’est cette image où on a d’un côté un oiseau et de l’autre une cage et euh… ça inverse, soit on a un oiseau soit on a une cage, et quand ça tourne très vite on a un peu des deux, les phases mixtes dont j’ai pu parler. Mais moi ce n’est absolument pas ma perception des choses ! Je le vois, oui, comme gradient de couleur, c’est-à-dire on aurait la dépression qui serait, je donne une couleur comme ça ! Le bleu, de l’autre côté on aurait la polarité du rouge, et toutes ses nuances, dont le violet, mais ce curseur qui pourrait aller de gauche à droite entre le bleu, le rouge et le violet, c’est plus complexe parce qu’il va aussi de haut en bas, à certains moments c’est des couleurs peut être plus claires, ou plus sombres. Quand on parlait aussi de mon épisode hypomaniaque à la limite de la manie, on était clairement dans un moment euphorique qui pourrait être positif, mais qui était plutôt dans un rouge sombre, un rouge presque… un rouge sang qui s’oxyde, quoi, quelque chose de négatif et beaucoup plus dangereux ! Et j’ai eu des moments dépressifs qui étaient peut être plus clairs, je me sentais mal, je n’arrivais pas à garder le contrôle, j’avais des idées morbides, mais j’arrivais à tenir la route, et dans ces moments-là étrangement j’étais peut être aussi plus terre à terre, et j’écoutais mieux les autres, comme je souffrais peut être j’écoutais mieux la souffrance des gens autour de moi, donc même si je la taisais, même si je souffrais en silence il y avait un peu de lumière je dirais dans cette pièce fermée, sans porte à ce moment-là, il n’y avait même pas de fenêtre, mais peut être un petit trou de lumière, un rayon à ce moment-là. Donc le terme bipolaire pour moi est trompeur parce qu’il implique forcément deux phases et quelque chose, voilà, de dichotomique, alors qu’on est davantage dans la nuance. Chaque épisode est différent, chaque épisode a sa propre coloration, sa propre teinte, et c’est aussi ce qui est compliqué à gérer parce qu’on est jamais sûr à 100 % de ce qui va se passer ou de ce que je vais pouvoir faire à ce moment-là, même mes états dépressifs, s’il y a des motifs qui reviennent, parce qu’on reste quand même sur les mêmes teintes, le bleu, le violacé ou quelque chose comme ça… Ça reste quand même une couleur qui est propre, qui… qui se distingue de toutes les autres. Je n’ai pas un même épisode dépressif qui revient, j’ai des épisodes dépressifs au pluriel, et des épisodes hypomaniaques.

Mickael : Et actuellement tu en es où de ces épisodes, est-ce qu’il t’arrive encore d’en avoir de manière régulière ou est-ce que finalement la fréquence de ces épisodes s’est amenuisée avec le temps ?

T : Je touche du bois pour l’instant, parce que cette année je suis très satisfait de ma maitrise de ces épisodes. J’ai des épisodes hypomaniaques, je le sais, je le vois après forcément, où j’étais extrêmement productif. Et comme j’ai traversé aussi quelques années depuis ma première année de fac, je sais maintenant dans quoi je suis performant, dans quoi je suis bon, et ces épisodes-là m’aident. Parce que là je me sens créatif, j’ai confiance en moi, en mon travail, et c’est beaucoup plus simple. Du côté des épisodes dépressifs, ils reviennent, un peu moins longs, un peu moins intenses, mais les idées morbides restent. Je dirais que les épisodes hypomaniaques se sont un peu calmés, là où les épisodes dépressifs stagnent un peu.

Mickael : Et du coup est-ce que tu bénéficies d’une prise en charge pour ces épisodes ?

T : Alors non, j’ai refusé de poursuivre un traitement pour la simple et bonne raison que j’ai une mauvaise expérience avec les psychiatres. Où j’ai eu comme la sensation qu’il y avait quelque chose à corriger, alors que c’est plutôt une sorte de nature ! Bien sûr que j’en souffre, je ne peux pas dire le contraire, mais je sentais que si je continuais avec eux je me serais retrouvé avec un traitement lourd qui aurait nécessité un rééquilibrage, de la rééducation, qui aurait pu durer jusque trois ans comme on me l’avait expliqué. Je ne me voyais pas en arriver là. On reste des individus, nos besoins sont tous différents. Le besoin qui a été le mien de fuir un peu les psychiatres peut ne pas convenir, certaines personnes ont envie de… Moi j’aime cette partie de moi, pour d’autres ç ne doit pas être le cas, et il faut rester ouvert à ça ! Ce n’est pas parce que j’ai refusé de poursuivre dans cette voie-là que c’est une mauvaise voie. C’est juste la mienne, et euh… il faut bien s’entourer et surtout se poser la question de… ce qu’on voudrait faire, et surtout ce qu’on voudrait être. Est-ce qu’on a envie d’intégrer ça dans notre vie, est-ce qu’on en tire quelque chose ou est-ce que c’est vraiment quelque chose de superflu qu’il faudrait supprimer ? Et c’est à nous de savoir à quel point on est prêt à en souffrir et à quel point on est prêt à vivre avec. Et ça c’est une décision qu’il faut prendre avec soi-même, parce que ça ne concerne que nous en définitive. J’ai refusé, donc, on m’a orienté ensuite, les psychiatres m’ont orienté vers une psychologue qui a fait un travail vraiment formidable. Parce qu’à la différence des psychiatres qui étaient face à une pathologie, comme ils disaient, donc quelque chose à soigner, quelque chose à redresser, elle était davantage dans ce travail de vivre avec. Je crois qu’on a un problème aussi par rapport à la santé mentale, en France notamment, mais partout, nos sociétés, par rapport à la maladie mentale, il y a quelque chose à redresser, quelque chose… alors oui, à soulager ! Il y a une souffrance ! Mais redresser ce serait quelque chose à corriger, alors qu’on n’apprend pas à vivre avec. Le trouble reste, malgré les médicaments, le trouble est là, il y a toujours des épisodes qui peuvent revenir. Donc autant travailler sur vivre avec plutôt que d’écarter le problème, d’essayer de le dissoudre ou de le… de le mettre en suspension quelque part au-dessus de notre tête comme une épée de Damoclès, je ne pense pas que ce soit une vraie solution au fond.

Mickael : Et ce travail avec ta psychologue il consiste en quoi ?

Thomas : Alors on parlait beaucoup de mon vécu. Comment on peut faire vraiment ? Ou… vraiment ce qui lui importait c’était de savoir comment se manifestaient les crises, comment j’en parlais, et chercher des pistes en fait pour les déceler. Donc on a tenté avec elle ce travail pour essayer de prévenir et d’identifier les moments, les signes avant-coureurs, et identifier peut être les… oui, une régularité dans ces crises-là. Et surtout parler de mon ressenti et essayer de… Quand j’étais dans un état encore un peu dépressif, c’était plutôt vers la fin, elle était là et je me sentais vraiment écouté et pas regardé comme =… un patient à qui il faudrait donner encore une fois telle dose de telle substance. J’avais l’impression d’être considéré proprement comme un humain et pas comme un potentiel danger pour moi-même.

Mickael : Tu évoquais tout à l’heure des sensations physiques que tu associais à tes épisodes, et notamment les épisodes dépressifs des sensations de ventre creux, dans le cas des épisodes hypomaniaques plus une sorte de chaleur que tu ressens à l’intérieur de toi, est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur cette expérience physique des symptômes, qui finalement ont une origine psychique ?

Thomas : Un des points qui je crois perturbe aussi les gens quand on en parle, c’est, je crois, cet aspect physique. Les gens s’attendent à maladie mentale, esprit. Et ils s’arrêtent là. Alors que je vis en fait par mon corps et tout a une origine corporelle aussi en partie. Et donc oui, dans ces états dépressifs j’ai un rapport à mon corps aussi qui est distordu, un peu comme je pense d’autres dépressifs, et ça peut passer par des troubles alimentaires, ça m’est déjà arrivé de me faire vomir, je veux remplir ce vide, après je culpabilise et je mange plus. Ou parfois la sensation de faim n’existe même plus, l’angoisse prend tellement de place qu’il n’y a la place pour même pas les besoins les plus élémentaires. Je me suis déjà aussi retenu d’uriner au point d’avoir vraiment mal aux reins. C’est des moments où on se… on s’autoflagelle, presque, on déteste son corps aussi, je me regarde dans le miroir, je me dégoute. Et mon rapport au corps est vraiment différent, je disais que j’avais une hausse d’énergie, mais vraiment dans tous mes membres ! Je danse, je fais plein de choses, je bouge, je me sens à l’aise aussi dans mon corps ! J’ai l’impression que je plais, dans ces moments-là je vais plutôt être séducteur, ou je vais avoir beaucoup de partenaires, vraiment dragueur. Mon corps m’appartient pleinement dans ces moments-là parce que j’ai une telle confiance en moi que même mes capacités physiques… Ça fonctionne pas comme un super pouvoir évidemment, mais j’ai une telle confiance qu’il n’y a pas d’auto-sabotage ! Par exemple un exercice de sport avec lequel je prends des précautions, ou je me sens mal à l’aise parce que j’ai peur de rater, etc… Je me retrouve à le faire avec succès parce que tout est là ! Je suis capable de le faire, c’est juste qu’il n’y a pas cette barrière du jugement si les autres me voient en train de me planter ou… Tout ça disparait, il y a moi, mon corps. Et ces moments-là sont grisants parce qu’on réussit des choses qu’on n’est pas censé réussir. Longtemps j’avais, dans les phases plutôt neutres où je revenais sur mon expérience, ces états extrêmes… J’ai commencé à diviser un peu mon propre corps, c’était comme si j’avais trois corps, le corps là qui s’exprime aujourd’hui, celui hypomaniaque, celui dépressif, vraiment trois visages, et quand on a commencé à me parler du terme de bipolarité déjà c’était synthétisé en deux faces et du coup je me disais où est ce que je suis moi ? C’était quelque chose de très malsain de se diviser soit en deux visages, parce que bipolarité, deux phases, soit en trois comme j’ai pu le faire avant. Mon corps est toujours le même et mon esprit aussi, et il n’y a pas de distinction à faire. Dans mes états hypomaniaques quand je dis des choses qui peuvent être vexantes, qui peuvent blesser, en fait je les pense. Malheureusement, c’est vrai, je les pense. Mais la barrière sociale se brise et je suis tellement désinhibé que je vais dire ce que je pense, avec des mots parfois un peu lyriques, peut-être un peu trop durs, mais l’intention est là. J’ai pu dire des choses atroces à des gens, et je le regrette, bien sûr je le regrette ! Mais il y a une part de vérité. Par exemple j’ai pu reprocher à mon père en fait sa tendance au conformisme, dans un état hypomaniaque je me revois en train de lui dire je suis un diamant, je suis un minerai d’or, je sais plus ce que j’avais dit, et j’avais dit que toi tu es un rocher qui aspire à être un caillou ! C’est des choses assez violentes à entendre, je pense, de la part de son propre fils. Et dans le fond, il y a une pensée véritable qui est sa tendance au conformisme, que j’avais envie de lui reprocher, mais j’aurais pu choisir des mots plus justes et dans cet état hypomaniaque on est tellement sur de soi, et parfois agressif parce qu’on se sent puissant, on a envie d’écraser l’autre, de l’humilier, la vérité est là, c’est que je dis ce que je pense. Je le dis peut-être avec les mauvais mots, de manière trop extrême, mais je le dis. Et il n’y a pas à diviser mon corps ou ma psyché comme ça, je suis moi quoi qu’il arrive, et ces états d’humeurs me poussent dans mes retranchements, et ça ne veut pas dire que je suis voilà une double personne dans un corps ou… C’est quelque chose de plus uni et maintenant j’ai vraiment conscience, et j’apprécie aussi, j’ai conscience et j’apprécie cette part de moi-même, c’est-à-dire quelqu’un qui est, oui, un peu chaotique, mais au fond tout est là et je suis moi quoi qu’il arrive, et j’en ai pleinement conscience maintenant.

Mickael : Donc aujourd’hui cet état dans lequel tu es, tu l’acceptes, tu dis que ça fait partie de toi et tu l’acceptes pleinement ainsi, ça tranche quand même pas mal avec ce que tu disais tout à l’heure, notamment l’appréhension d’obtenir un diagnostic, notamment de schizophrénie, parce que tu avais des antécédents familiaux qui allaient dans ce sens. Comment justement cette sorte de stigmatisation anticipée d’un éventuel diagnostic a disparu chez toi pour aller vers ce chemin d’acceptation de ton trouble ?

Thomas : Le chemin était long et encore une fois il passe par autrui, la solution passe par autrui. J’ai rencontré des gens, des amis qui m’ont vu dans tous ces états-là et qui pas une seule fois m’ont jugé. Et je crois que ça m’a aidé aussi à me rendre compte que des gens pouvaient m’apprécier pour tous ces aspects de ma personnalité et pas apprécier le moi hypomaniaque qui s’exprime, qui a confiance en lui-même et qui peut être très charismatique. Dans ces moments de fragilité aussi, dépressif, où on n’est pas beau à voir, on mange pas, on dort pas, on a des cernes, on ressemble à rien. Si les gens restent, c’est qu’il y a quelque chose ! Et c’est pas une préférence pour un aspect plutôt qu’un autre. Et je crois que ces amis-là c’est des gens qui ont décidé de me considérer comme une personne entière, de considérer c’est-à-dire le moi de tous les jours et ce moi qui… bah parfois fait un peu trop, ou parfois ne s’aime pas, ça m’a permis de me recentrer, de revenir à une certaine unité, à une certaine stabilité. Mais ce chemin d’acceptation il ne passe pas seulement par l’autre il passe aussi forcément par soi, et il faut décanter tout ce qui a pu être dit par le passé et ça… Le travail avec la psychologue a beaucoup aidé bien sûr, mais comme elle disait ce travail au fond elle ne fait que le guider, le superviser, mais ça reste moi aux commandes ! Il faut se détacher de toutes ces représentations, que ce soit la perspective de la société qui va vous dire, qui vous dit depuis très tôt que vous êtes anormal, et ma propre représentation de moi-même qui était biaisée, je me divisais en trois ou en deux selon l’humeur du jour et la représentation dominante à ce moment-là. Cette construction… C’est un peu une construction, je pense, on est divisés et on doit redevenir un. Malgré toutes les instances et les situations, les individus autour, les jugements qui vous disent le contraire. Revenir à soi, revenir à ce moment où… oui, je suis au fond maitre de mes actions, même si parfois mes actions débordent. Donc malgré le caractère chaotique comme j’ai pu le dire au début de l’émission, c’est un retour à une certaine… Le chaos est cerné par une certaine unité, il est plutôt à l’intérieur, mais il déborde pas, dans le sens où il se divise pas, c’est un chaos qui reste en moi, et la frontière, c’est quoi ? C’est moi. Et la frontière je la cerne, je l’ai nommée, je la repère et j’ai réussi à créer cette géographie de savoir ce qui m’appartient et ce qui ne m’appartient pas. C’est davantage un retour sur un point, un focus je dirais sur ce qui apparait comme évident au fond, mais qui ne l’est pas quand on est divisé et déjà un peu brisé par tout ce qui peut nous entourer.

Mickael : Comment est-ce que tu vois l’évolution de tes troubles dans les années à venir ?

Thomas : Je dirais que… J’essaie d’être apaisé, parce que je le suis en partie, maintenant je sais ce que j’ai plus ou moins, j’ai pas l’avis définitif pour un traitement ou autre, mais je sais ce qu’il en est, je sais comment ça se manifeste et c’est le plus important, sur ce plan-là je sais ce qu’il en est. Donc oui, j’accepte mes troubles, je préfère vivre pleinement avec des gens qui m’entourent et savoir que ces gens-là seront là quoi qu’il arrive. C’est à la fois une inquiétude et en même temps un soulagement de me dire que mes proches sont au courant, qu’il n’y a plus le tabou, avant j’avais honte de me dire que je ressentais cela et maintenant je pars du principe que… Bah c’est ma vérité, et les choses sont comme ça ! J’ai des moments de grande souffrance où j’ai juste envie d’en finir, et même si je n’ai pas, je le dis, je n’ai pas envie d’en finir, ça reste quand même dans un coin de ma tête.

Mickael : D’un point de vue plus personnel, si tu devais te décrire en quelques mots, tu te donnerais quoi comme qualificatifs ?

Thomas : Ah ! C’est un peu compliqué ! Je crois que je ne sais pas encore en fait parce que c’est tout récent l’idée d’en revenir à moi-même, c’est vraiment quelque chose de récent. Et j’espère avoir la réponse un jour, je ne pourrais pas la donner maintenant, je ne sais pas encore, je crois qu’il faut tracer encore un peu de route maintenant que je sais ce qui est à peu près moi, vraiment trouver aussi ce qui m’anime de manière générale. Je crois que je commence à le toucher du doigt, mais il y a quelque chose qui revient tout le temps c’est écrire, et peut être que je trouverais la réponse par ce biais-là, je sais pas encore. Mais je tâtonne et je crois que je trouverais. Mais pour l’instant, j’ai… C’est une réponse un peu avec des points de suspension.

Mickael : Et au-delà de cette question sur comment tu te définirais dans l’instant présent, tu te vois où dans 5 ans, 10 ans, quels sont tes projets personnels et professionnels ?

Thomas : Écrire, euh… Être toujours aussi en vie, et toujours aussi heureux, et plus stable. J’ai le secret espoir, c’est peut-être un peu bête, mais qu’un jour ces phases-là elles deviennent des phases d’humeur, des petits moments rigolos, et des petits moments un peu moins, mais quelque chose de peut-être moins… moins terrifiant ou moins prenant pour moi et mon entourage. Je crois que j’aspire, ouais, un peu à m’apaiser moi pour apaiser les autres. l’idée que… C’est ça aussi que j’aime bien dans ces humeurs-là c’est qu’il y a des aspects quand même magnifiques où je me connecte avec des gens parce que je les comprends, je comprends la souffrance, et en même temps je me sens tellement créatif que j’ai plein d’idées, j’ai plein de projets, et je veux impliquer les gens dans ce projet-là. Donc dans dix quinze ans je me vois avec plein de réussites diverses et variées, et entouré de mes amis, et encore plein de vie.

Mickael : Est-ce que tu aurais des conseils à donner à des personnes qui traversent des troubles tels que ceux que tu connais ?

Thomas : Oui, mon seul conseil ce serait de suivre ses envies et de faire son propre parcours de vie.

Mickael : Est-ce que tu souhaites ajouter quelque chose ?

Thomas : Et bien d’abord merci parce que c’est pas souvent qu’on parle du vécu des gens qui ont des troubles, et je crois que c’est important aussi de ramener ça sur le débat public, parce que les gens sont trop, je pense, mécontents de ne pas avoir de vraies informations qui sont de l’ordre du vécu des individus, du vécu des gens comme moi qui peuvent avoir des troubles variés, troubles alimentaires, troubles dépressifs. Ces choses-là elles parlent à un moment ou à un autre pour tout le monde, je crois qu’on a tous eu des phases où un trouble a pu se manifester, parfois sur la durée ou parfois temporairement. Et je crois que c’est quelque chose de très courant quand on y réfléchit bien ! On connait tous quelqu’un qui a connu, ou qui connait ou qui connaitra un trouble de ce type-là. Et ne pas en faire une rubrique dans un magazine ou le ramener à vraiment une discussion presque autour d’un café, quoi, quelque chose du quotidien, je crois que c’est un peu le salut pour tout le monde. Autant pour nous parce qu’on se sent moins délaissés et moins incompris, et aussi pour les personnes à venir qui ne connaitront pas la culpabilité, du moins je l’espère ! Mon souhait ce serait que les enfants puissent grandir sans avoir le sentiment d’être anormal à partir du moment où il y a quelque chose qui se manifeste et qui peut être intrigant.

Mickael : Et bien merci beaucoup Thomas, j’espère que ton parcours te mènera sur la voie du rétablissement et que tes projets professionnels et personnels se réaliseront avec beaucoup de succès. Je l’espère de tout cœur et je te remercie une nouvelle fois d’avoir participé à cette émission.

Thomas : Merci !

Les Maux Bleus est un podcast sur la santé mentale qui relaie des témoignages de personnes concernées, d’aidants mais aussi de professionnels intervenant dans ce champ (psychiatrie, psychologie). Les témoignages sont nécessairement subjectifs et représentent l’expérience de la personne invitée. Consultez un professionnel de santé pour avoir des conseils adaptés à votre situation personnelle.