Manon Combe, pour Les Maux Bleus, un podcast sur la santé mentale

Violences sexuelles | Semblant crever le ciel

Clémentine

Saison 2 | Episode 8
Violences sexuelles

Avant de vous présenter cet épisode, nous tenons à vous avertir que nous y évoquerons le sujet des violences sexuelles. Si vous subissez ou avez subi des violences sexuelles, vous pouvez joindre la ligne dédiée au 3919, ou la police au 17.

Près de 40% des agressions sexuelles sont commises sur des mineurs, et principalement sur des filles, dans 8 cas sur 10. Les violences sexuelles sont dans l’immense majorité des cas le fait d’une personne masculine, parfois mineure, de l’entourage de la victime.

Pour en parler, nous recevons aujourd’hui Clémentine, une jeune femme qui a subi des violences sexuelles dans l’enfance. Son agresseur était également un enfant, et très jeune elle n’avait pas conscience du caractère violent des comportements de ce garçon dont elle était proche. C’est en parlant avec ses camarades de classe qu’elle s’en est rendu compte. Elle nous raconte son histoire.

Si vous ressentez un malaise important et que vous ne savez pas comment en sortir, n’hésitez pas à consulter un professionnel de santé, ou à appeler le 3114 si vous pensez à vous faire du mal. En cas d’urgence, composez le 15.

Mickael : Bonjour Clémentine.

Clémentine : Bonjour.

Mickael : Merci de t’être proposée pour participer à cet épisode. Tu nous as contactés il y a quelques mois parce que tu voulais témoigner. Est-ce que tu peux nous dire un peu de quoi justement tu voulais nous parler aujourd’hui ?

Clémentine : Euh je vous avais contactés parce que euh, j’ai vécu des violences sexuelles, j’ai vécu des abus sexuels dans mon enfance, et que ça me semble important d’en parler, qu’il y a peu de victimes, de personnes concernées qui en parlent, souvent par honte, par pudeur, ce que je comprends, et du coup j’ai envie d’apporter un peu ma pierre à l’édifice en parlant de mon vécu à moi et de, peut être donner des tips aux gens qui peuvent être concernés ou qui peuvent connaître des personnes concernées. Et montrer que ça peut aller mieux, qu’on peut même aller bien. Voilà.

Mickael : Justement aujourd’hui tu vas comment ?

Clémentine : Là maintenant je suis un peu stressée ! [rire], Mais sinon dans ma vie, euh, dans ma vie ça va super bien, ça va vraiment bien. Après bon, ça va bien par rapport à quoi c’est que, de manière générale dans ma vie j’ai eu du mal à rentrer en contact avec les gens, j’ai fait de l’anxiété sociale. Du CE2 au milieu de la fac, j’avais beaucoup de difficultés à me faire des amis, c’était un peu compliqué, et du coup maintenant c’est des difficultés que j’ai plus du tout, je me sens, je ne sais pas si on s’égare un peu du sujet-là, mais… J’ai des amis, je réussis à faire les études que j’ai envie de faire, je me fixe des objectifs et j’arrive plus ou moins à les atteindre, mais du coup j’ai l’impression d’avoir une vie normale, et pas… Par les difficultés que j’ai vécues avant, je sais pas ça si c’est une difficulté que les personnes victimes de violence peuvent avoir, mais avoir cette impression que ce qui nous est arrivé a encore un impact dans notre vie, ça moi c’est un truc que je supportais pas, me dire que à dix-neuf ans ce qui avait pu m’arriver quand j’étais plus petite avait encore des conséquences réelles dans ma vie de manière générale c’était insupportable, j’avais envie de… Il y a un truc de reprendre le pouvoir sur sa vie, de la reprendre en main, et réussir à avoir une vie, la vie qu’on aurait aimé avoir si c’était pas arrivé, en fait, c’était pas possible.

Mickael : Tu nous parles de violences sexuelles, elles sont arrivées pendant l’enfance. Est-ce que tu acceptes de nous en dire un peu plus à ce sujet ?

Clémentine : Ouais… Quand j’étais petite j’ai été élevée avec un garçon qui faisait pas partie de ma famille, mais dont on était, dont ma famille était très très proche, nos deux familles étaient super proches donc j’ai été élevée avec lui quoi, on passait nos vacances ensemble, on passait des week-ends ensemble, quand nos parents étaient pas dispo on était gardés chez l’un chez l’autre, et j’ai vraiment grandi avec ce gamin-là, il m’a connue de ma naissance jusqu’à ma troisième, donc j’ai vécu longtemps à côté de, avec ce gamin-là quoi. Et en fait, quand j’étais petite… Du coup bon, il me connait depuis ma naissance, y’a du coup au début la découverte du corps, tu te rends bien compte t’es un garçon je suis une fille, nos corps sont différents, en quoi ils sont différents, il y a un truc de curiosité qui est pas du tout malsaine, juste on voit nos corps, on prenait nos bains ensemble, il y avait une intimité quoi quand même. Ça a commencé à dériver vers des jeux sexuels, euh, et où moi j’avais vraiment pas conscience de ce qui se passait, quoi, je… Mais même, t’as envie de dire quand t’as six ans, le cul qu’est-ce que c’est ? Vraiment, on sait pas du tout, et du coup moi en fait vraiment je comprenais pas ce qu’il se passait quoi. Et il y avait des gestes qu’il a pu avoir en fait, il se masturbait sur moi. Ça s’est passé chez mes parents, ça s’est passé chez ses parents à lui, ça s’est fait plusieurs fois. Le moment où ça s’est arrêté en fait c’est que j’ai eu peur… Donc il y a eu ces jeux qui se sont faits de manière très régulière, et ça s’est arrêté parce qu’à un moment j’ai eu peur qu’il me viole, j’ai eu peur qu’il réussisse à me pénétrer et à partir de là j’ai arrêté de dormir chez lui et du coup ça s’est plus ou moins terminé. Je pense qu’au début, vu qu’on ne sait pas ce qu’il se passe, on croit que c’est normal. Enfin… C’était quelqu’un que j’aimais, avec qui je vivais, que je voyais comme un membre de ma famille, je comprends pas ce qu’il se passe, mais y’a un truc où on se fait… j’avais, j’avais complètement confiance, quoi. Du coup on se dit c’est normal, c’est ça qui doit se passer, à notre âge c’est normal quoi. Et quand j’ai commencé à grandir du coup, je pense ça s’est arrêté à mes dix douze ans on va dire, j’ai commencé à grandir et du coup j’en parlais hyper librement avec mes copines quoi. En même temps même s’il y avait ce truc de désagréable, de, c’était pas des souvenirs agréables, on se dit vraiment c’est ça qui doit se passer quoi. J’avais, du coup j’ai des copines qui m’ont fait comprendre qu’en fait non, c’était pas normal, en tout cas pas où elles, elles pouvaient mettre des mots en disant c’est des violences et des abus sexuels, non c’est pas normal, c’est… Le truc de ah bah non, moi j’ai pas vécu ça. Et là… Dans ma tête de gamine de dix, douze ans, je me suis dit… Les sensations que ça me faisait j’étais pas bien, je comprenais pas ce qu’il se passait, et en fait non, peut être que c’était pas si normal que ça, quoi ! Et là en fait y’a un, y’a un switch vraiment dans le cerveau qui se fait, où vraiment y’a un truc, en tout cas moi, pour moi ça s’est passé comme ça, il y a une mini prise de conscience, il y a la porte qui s’ouvre, et après y’a plus rien, le trou noir. C’est vraiment que du coup après je me suis vraiment souvenue de rien, donc après c’est ma psychologue plus tard qui m’a dit que du coup c’était une amnésie traumatique, mais vraiment je me souvenais de rien, ça veut dire que même je pouvais voir des films sur les violences sexuelles, sur les viols, des témoignages, et vraiment me dire très sincèrement ce que cette personne-là a vécu, mais c’est horrible, j’aurais, j’aurais jamais… J’aurais jamais aimé que ça m’arrive et je sais pas comment j’aurais réagi si j’avais vécu ça, quoi ! On en est au point où on oublie tellement qu’on voit des personnes victimes de violences sexuelles et on se dit, mais ça a l’air affreux, quoi. Enfin c’est à quel point on se rend compte, à quel point l’amnésie peut être forte, et on se souvient absolument pas. J’étais hyper mal, j’étais une gamine qui arrivait pas à relationner avec les autres, j’ai fait de l’anxiété sociale, j’ai vécu beaucoup de harcèlement scolaire et ça s’est arrêté, ça s’est arrêté au lycée quand j’étais en première, et je me suis souvenue de rien, jusqu’à ce que je commence ma vie sexuelle. À dix-neuf ans j’ai couché avec un garçon, ça s’est pas particulièrement bien passé, ça s’est pas mal passé… Mais je pense que ça m’a fait repenser à ce qui s’était passé quand j’étais plus jeune, et là… Là y’a un truc qui commence. Et vraiment où pour moi, ça paraît con, mais c’est la descente aux enfers, quoi. Parce que là, le cerveau, il commence à fonctionner, et du coup c’est les questions qui commencent. Qu’est-ce qui s’est passé ? Et du coup tu y penses, tu as des souvenirs qui reviennent, et du coup à un moment j’ai vraiment cru que j’étais folle parce que tu te dis, mais je suis en train d’inventer des trucs… Mais pourquoi ? Tu comprends pas ce qui t’arrive, quoi. Il y a un truc, tu perds le fil de ta vie et c’est dans ta tête constamment, tu as des questions, des souvenirs qui remontent, des sensations qui reviennent, donc forcément ça te met en angoisse, quoi, et tu comprends pas, tu comprends pas ce qu’il se passe ! Et ça ça dure, ça dure, mais ça dure des mois quoi. Et c’est tout le temps. Et les seuls moments où ça arrive pas c’est quand tu dors. Du coup j’ai commencé à dormir, je dormais douze, quatorze heures par jour… Mais t’as aussi des pensées, des pensées suicidaires qui arrivent parce que c’est… Et tu crois, enfin moi j’avais vraiment l’impression que je devenais folle, quoi. Il y en a plein par exemple qui disent que les souvenirs remontent quand tu te sens prêt ou prête à faire face, moi j’ai pas l’impression quand c’est revenu que j’étais capable de faire face. J’avais envie de mourir ! Je sais pas… Même si j’avais pu rester en amnésie toute ma vie, je crois que je l’aurais fait, vraiment. mais en fait le souci c’est que tu vas mal, et tu sais pas pourquoi, et en fait tant que les souvenirs ils remontent pas tu sais pas pourquoi tu vas pas bien, quoi.

Mickael : Tu parles de questions que tu commençais à te poser à ce moment-là. C’étaient quel genre de questions ?

Clémentine : Bah déjà il y a les souvenirs qui remontent, tu te dis, mais pourquoi est-ce que je pense à ça, et est-ce que j’invente pas ? Parce qu’en fait peut être que tu préférerais que ça soit dans ta tête et que ça soit jamais arrivé, donc t’as très très envie, t’as très envie que ça soit faux, mais en fait ça l’est pas, quoi. Comment est-ce que ça a pu arriver, est-ce que je me souviens de tout ? Tu as aussi la question de la responsabilité parce que tu te dis, mais en fait j’ai pas su me protéger, j’ai pas su comprendre. À un moment avec ma psy on en parlait beaucoup, je m’en voulais énormément de pas avoir compris ce qu’il se passait. Alors que t’as envie de dire t’as huit ans ! C’est normal de pas comprendre, c’est normal de pas savoir ce qu’est la sexualité, et je m’en suis beaucoup voulu de pas avoir compris et de pas avoir su me protéger, quoi. C’est surtout beaucoup de culpabilité, et où tu te sens, tu te sens sale. En fait du coup c’est des questions, mais c’est beaucoup, c’est les souvenirs et c’est aussi les sensations, quoi. Quand j’ai commencé à me souvenir il y a eu un moment où j’avais l’impression de pourrir. Je me disais, les gens ne le voient pas, mais en fait on m’a pourrie de l’intérieur et je vais mourir. Et c’était vraiment des sensations, je vais mourir, on peut pas m’aider, et je peux pas m’aider non plus, mais vraiment ce truc… C’était affreux, c’était affreux ! Et du coup c’est compliqué d’expliquer, et c’est compliqué d’expliquer cette sensation dans son corps, de se dire, mais je suis en train de pourrir, quoi. Même à la limite… Un peu il y a les actes en eux-mêmes qui sont durs, mais tout ce qu’on se prend dans la gueule après… Et euh je me souviens quand j’avais… En fait j’ai commencé un peu à me souvenir avec la psy que j’avais vu, j’allais pas bien, j’avais commencé à voir des psychologues, j’avais changé plusieurs fois, j’étais tombée sur cette psy là, on avait commencé du travail ça se passait bien, et c’est elle qui a ressorti un peu le truc, quoi. Et j’avais commencé ma vie sexuelle aussi à ce moment-là, donc il y avait tout qui ressortait bien. Maintenant, j’ai commencé à me souvenir avec cette psy-là, et du coup tu dis bon, maintenant je comprends pourquoi je vais pas bien, je vais régler, j’avais vraiment le truc de je vais régler ce truc et ma vie va redevenir comme avant, comme elle aurait du être, un peu… Ma vie va redevenir comme avant, quoi. Et il y a la prise de conscience qu’en fait maintenant que tu te souviens, tu vas pas pouvoir revenir sur ton passé, ce qui s’est passé est fait, maintenant il va falloir que tu vives avec ça toute ta vie. Et cette, et ça ça a été une deuxième violence, ça a vraiment été un truc que je me suis pris en pleine tête, même je pense pour ma famille ça a été hyper violent, j’ai des souvenirs de trajets en voiture avec ma mère où je lui… Je criais dans la voiture et je lui disais, mais je vais devoir mourir comme ça ! Moi à partir de maintenant, je vais mourir comme ça, je vais devoir mourir avec l’idée qu’on a abusé de mon corps d’enfant. Quand je me suis souvenue, j’étais déjà plus grande, mais j’allais devoir vivre avec ça dans ma chair, parce que je le vivais encore très fort, je vais devoir vivre avec ça toute ma vie, en tout cas j’avais cette peur-là. Je m’étais dit, mais je vais mourir comme ça. Maman, je vais mourir comme ça. Et ça, ça a été un truc hyper dur, et ça m’a fait aussi beaucoup de bien de voir que maintenant, en fait non. Prendre de la, j’allais dire prendre de la distance, mais comprendre que mon corps d’enfant je le porte plus, et en fait je vais pas mourir comme ça, maintenant c’est fini, et euh j’ai vécu des choses qui font que maintenant je vais mieux. Et je me souviens vraiment de cette peur, cette angoisse de me dire je vais mourir comme ça, et de voir maintenant que ce truc je le sens plus. Et ça, y’a eu une libération par rapport à ça par exemple.

Mickael : Tu parles de ton corps d’enfant et aujourd’hui ton corps tu entretiens quelle relation par rapport à lui ?

Clémentine : Ouais, ça ça a été hyper compliqué. Même par exemple pour aller mieux j’ai senti justement que je devais un peu faire mon deuil de ce corps d’enfant là, et de dire c’est plus mon corps, maintenant je suis une adulte, ce qu’il s’est passé… C’est fini. J’ai dû beaucoup me le répéter que c’était fini, que c’était fini, et j’ai plus mon corps d’enfant. Mais j’ai dû un peu euh… laisser aller ce corps d’enfant, enfin, l’image que j’en avais c’était vraiment bah maintenant je vais devoir lâcher un peu cette petite fille que j’ai été, ben je la laisse, et maintenant qu’est-ce que je fais ? Mon corps je l’ai jamais beaucoup, on va dire, ça va paraitre très bizarre, je l’ai jamais beaucoup senti. Ma mère me disait souvent que j’habitais pas mon corps, je suis capable de me faire des croche-pieds à moi-même, de taper dans les murs, de lâcher des choses que je tiens dans les mains, comme si j’avais pas conscience de mon corps dans l’espace. Et il y a un truc qui m’a beaucoup aidée à reconnecter avec mon corps déjà c’est le sport, quand j’ai commencé à me souvenir, du coup, à dix-neuf ans, j’étais hyper en colère, j’ai commencé à faire du rugby, et le rugby ça m’a permis d’avoir une zone un peu très encadrée pour exprimer ma colère avec des gens qui étaient d’accord pour, on se met pas des pains dans la gueule, du coup, c’est très carré, mais avec des gens qui sont d’accord pour ressentir cette violence-là, et c’était un exutoire et ça m’a trop fait du bien. À côté de ça j’avais commencé à faire de la musculation, et c’est vrai que ça, le fait de ressentir des courbatures, ça parait peut être bête, mais j’avais l’impression de sentir des muscles que j’avais jamais sentis avant, et le fait d’avoir des courbatures ça permet à ton corps d’être délimité, quoi. Nous en tant que filles, la société on a beaucoup de pression sur le fait d’avoir un corps qui est joli, qui est esthétique, qui plait aux autres, et le sport ça m’a permis de, de voir mon corps comme un outil qui me serait utile à moi, qui n’était pas là forcément pour être joli, je suis pas là pour être belle, je suis là pour me faire du bien, pour me connecter et pour faire des trucs que je trouve trop cools, quoi. Pour faire du jeu d’équipe, ça aussi ça m’a beaucoup aidée, quoi.

Mickael : À partir de quel moment tu t’es rendu compte que tu avais besoin de l’aide d’une psychologue ou d’un professionnel de santé ?

Clémentine : Alors moi déjà j’ai eu beaucoup de chance c’est que j’avais une famille qui était hyper ouverte sur le sujet. Quand j’étais petite j’étais déjà allée voir les psychologues quand ça allait pas super bien, j’ai toujours beaucoup parlé avec mes parents, on est hyper proches, et du coup quand ça allait pas bien je pouvais leur dire que ça allait pas, quoi. A dix-neuf ans ça… ça va pas, j’ai ces pensées, ces souvenirs qui remontent, qui m’angoissent de ouf, je comprends pas pourquoi est-ce que, je comprends pas, j’ai l’impression de délirer parce que je me rend pas encore compte que c’est des souvenirs… J’avais, vers mes treize ans j’avais déjà fait de la mutilation, mes parents l’ont jamais su, mais à ce moment-là j’avais peur de recommencer. Je sentais que je voulais me faire du mal, que les souvenirs que j’avais me faisaient super peur, et j’avais l’impression que je commençais à devenir tarée, quoi. Et du coup je leur ai dit. Je leur ai dit bon je vous ai jamais dit ce qui s’était passé quand j’étais plus jeune, mais je m’étais mutilée, eux ils voyaient bien que j’allais pas bien, et je leur disais je me sens pas bien, et j’ai peur de recommencer, quoi. Donc mes parents, j’étais dans la ville pour faire mes études, j’étais plus chez eux, ils m’ont dit tu vas voir ton médecin traitant tu leur dis exactement ce que tu nous as dit et euh, et on voit ce qui se passe. Je suis allée voir mon médecin traitant qui m’a tout de suite, m’a mise sous antidépresseur qui m’a dit que ça allait, effectivement ça allait pas, et m’a donné des noms euh de psychologues et j’ai commencé à chercher, à chercher des psychologues.

Mickael : Est-ce que ça a été facile ou plutôt difficile de trouver le ou la psychologue avec qui ça passait ?

Clémentine : Ah non, c’est super dur de trouver un bon psy ! Mais c’est pas parce que les psychologues sont forcément mauvais, c’est… Je pense qu’il y a une… Bah déjà faut se sentir en confiance, quand même, et on se sent pas forcément en confiance avec euh… Avec tout le monde. Il y a des alchimies qui doivent se faire, même des façons de travailler, « j’avais vu par exemple une psy qui parlait vraiment peu, voire pas du tout, et moi c’est pas ce qui m’allait, j’avais besoin que ça soit une conversation et que la personne me parle et me donne des conseils, me donne sa vision des choses et tout ça. Quand on sent qu’on ne va pas bien on se dit bon allez je vais aller voir un psychologue, ça prend beaucoup d’énergie du coup parce qu’on en rencontre un, on a quand même un peu d’espoir, c’est, on va commencer à aller mieux, puis on sent que le contact avec celui-là il passe pas… Je pense que ça donne un peu un coup de… J’ai envie de dire un coup de down où tu te dis putain, fais chier, ça passe pas, et du coup faut recommencer les recherches, il faut remettre de l’énergie, de l’espoir dans un autre contact, avant de trouver, mais… Mais on, si on s’accroche on trouve toujours.

Mickael : Et une fois que tu avais trouvé la bonne psychologue, la prise en charge consistait en quoi avec elle ?

Clémentine : Euh, donc j’ai commencé mon traitement antidépresseur, j’ai trouvé cette psy-là, je l’ai vue toutes les semaines, même peut être à un moment deux fois par semaine, je l’ai vue pendant cinq ans, ça a fini bon au bout d’un moment ça s’espace un peu, tous les mois, tout ça. Du côté de mon traitement antidépresseur du coup c’était mon médecin traitant qui renouvelait mes ordonnances, et après pour le dosage le fait de bouger le dosage, je voyais ça avec ma psy, elle me demandait comment je me sentais, est-ce que je me sentais prête… Elle me disait quand elle, elle pensait que je pouvais commencer un peu à diminuer, du coup je voyais après avec mon médecin pour les ordonnances, quoi.

Mickael : Et au niveau de la thérapie, concrètement, vous travailliez comment ?

Clémentine : Je trouvais ça assez drôle parce que elle me… j’aime beaucoup parler, je m’éparpille beaucoup et j’avais envie que ça dure des heures ! Mais elle, elle me… C’était un travail, quoi, elle me demandait de choisir un sujet sur lequel on allait travailler, je la voyais pas pendant une semaine et j’allais avoir envie de parler de plein de choses, mais pour qu’on soit efficace, on avait une heure, il fallait que je choisisse un sujet, le sujet le plus important, quoi. elle m’a beaucoup aussi bah forcément fait parler des souvenirs, des traumas, comment je me sentais, ma relation avec les gens et ce que je vivais dans ma vie de manière générale, mais ça je le vivais un peu comme un abcès et il faut appuyer sur le pus. Enfin il faut appuyer pour que le pus il sorte et du coup c’est vraiment violent, je sortais de chez ma psy, je pleurais, j’étais épuisée, et c’est des moments où on se dit en fait le psy ça devrait me faire du bien et je me sens, je me sens vraiment pas bien en en sortant, quoi ! Mais en fait c’était un peu obligé, quoi, t’as une plaie, y’a du pus, faut que le pus il sorte, et on appuie dessus pour faire en sorte de guérir après. Après, par exemple, elle me faisait aussi… Un peu travailler sur quand ça allait bien, on n’est pas obligé de parler que quand ça va mal, et quand ça va bien bah dire que ça va bien, et pourquoi ça va bien, qu’est-ce qui va bien, et un peu réussir à… à mettre un peu des mécanismes comme ça en place de ressentir, et même par exemple, de ressentir ce qui va bien, et même par exemple tout ce que je réussissais à mieux faire, mes relations sociales par exemple qui étaient un peu compliquées, quand ça allait un peu mieux, quand je réussissais à me faire des amis et que mes relations étaient à peu près saines et ben se dire putain, putain, mais c’est trop bien ! Il y a deux ans ça ne se passait pas comme ça, là tu y arrives et c’est super cool, quoi. Et ressentir ce sentiment d’apaisement, effectivement je fais un peu des progrès, il y a des côtés dans ma vie qui sont un peu compliqués, mais il y en a d’autres ça s’améliore un peu, quoi. Et c’est vrai que ma psy elle me faisait aussi pas mal travailler là-dessus.

Mickael : Tu nous as parlé aussi d’une prise médicamenteuse, d’antidépresseurs. Toi ta dépression tu la vivais comment ? Comment elle se manifestait, à la fois sur le plan psychique, mais aussi sur le plan physique ?

Clémentine : Ça a beaucoup euh commencé donc avec le fait que je dormais énormément. Mes études je les aimais trop, j’aimais trop ce que je faisais et j’y arrivais pas. Je sais pas… C’est assez compliqué à expliquer, c’est pas des points vraiment précis où on se dit ah bah ouais, ça, c’était la dépression ! Mais c’est vraiment l’impression d’être dans le brouillard constamment, je dormais, je me réveillais, je pleurais. Parce que j’étais triste, j’étais mal. J’allais en cours, j’essayais de faire mon mieux et ça fonctionnait pas. Je sais pas si c’est mon cerveau qui arrivait pas à enregistrer ce qu’on me demandait en cours, mais du coup ça me rajoutait un sentiment, mais je suis nulle, quoi ! Mes études me plaisent, tous les autres ont l’air de plus ou moins y arriver, et toi t’y arrives pas ! Mais qu’est-ce que t’as, quoi, mais qu’est-ce qu’il se passe ! On te demande pas des trucs hyper compliqués, on te demande d’apprendre des cours qui en plus d’intéressent, quoi. Et ça rajoute un sentiment où tu te dis, mais en fait t’es une grosse merde, quoi. Je crois que c’est ça la dépression, c’est que finalement à la fin t’es une merde pour tout. Pour les cours je me sentais nulle, j’avais du mal à me faire des amis donc je me sentais nulle, et j’avais dix-neuf ans, tu prends ton indépendance, c’est la vie étudiante, t’as envie de faire la fête, et aussi t’as l’impression que vivre une bonne vie sociale c’est exclusivement en faisant beaucoup la fête et en ayant beaucoup d’amis, et moi je correspondais pas à ça et j’y corresponds en fait toujours pas, mais t’as l’impression que c’est que comme ça que tu devrais vivre ta vie et je me disais juste je suis une grosse merde, quoi. La prise de médicaments, en vrai, pour moi ça a été très violent parce que j’avais dix-neuf ans, je commençais ma vie de jeune adulte, j’avais été quand même assez triste toute mon adolescence, t’as dix-neuf ans et tu commences ta vie tu prends des antidépresseurs, quoi. Et j’avais vraiment ce stress de me dire j’ai été triste toute mon adolescence, à dix-neuf ans je prends des antidépresseurs ma vie elle va ressembler à quoi ? En fait là je me dirige vers une vie qui va ressembler à quoi ? Ça vend sincèrement du rêve à personne, il y a des gens avec qui j’ai pu parler un peu traitement antidépresseur qui ne veulent pas prendre d’antidépresseurs, ils ne vont pas bien, mais ils ne prendront pas de médicaments. Mais en fait c’est que je crois qu’il y a très peu de monde qui prend vraiment des médicaments antidépresseurs par envie ! En se disant putain, mais chouette, j’ai besoin d’une béquille pour supporter ma vie en ce moment ! Personne a envie de ça, quoi. Euh du coup ça a été assez violent et je me sentais vraiment misérable, quoi, vraiment tu te dis là t’es… Je me sentais au… Ras les pâquerettes ! En même temps ça m’a beaucoup aidée par rapport à deux choses, c’est que vraiment le traitement antidépresseur que j’ai eu, je pense, il a bien fonctionné, il m’a permis de me reposer. Tous les côtés négatifs un peu de ma vie, les mauvaises nouvelles, je sais pas, le tram est en retard, tu peux être stressé en te disant je suis en retard en cours, ça va être le bordel… Tous ces trucs-là me glissaient un peu dessus, et tous les côtés positifs qui pouvaient m’arriver étaient amplifiés. Il y a vraiment un repos, quoi, et du coup c’était de l’énergie que je ne dépensais pas à être triste, à être angoissée, à être stressée, c’était de l’énergie que je pouvais mettre dans ma thérapie, ou juste vivre un peu plus sereinement, quoi. Quand les antidépresseurs ont commencé à marcher, je me sentais vraiment beaucoup plus sereine. Et en même temps, ce que m’a aussi permis la dépression du coup c’est que vu que quand j’ai commencé à prendre les antidépresseurs je me sentais vraiment misérable, tu commences à t’accrocher à tout. Tous les petits trucs positifs de la vie tu t’y accroches comme à une bouée de sauvetage, quoi. Mais du coup ça m’a permis d’apprendre à profiter de tous ces petits plaisirs, et c’est un truc qui est toujours là. Et ça, c’est, ça, c’est super chouette !

Mickael : Donc tu nous dis que tu as dû essayer plusieurs psychologues avant de trouver la bonne. On sait que pour les médicaments ça peut être pareil. Est-ce que aussi là tu as trouvé le bon antidépresseur dès la première fois ?

Clémentine : Et bien non, évidemment ! J’ai commencé un premier antidépresseur… En fait le problème c’est que je continuais de beaucoup dormir, et quand tu dors douze heures, quatorze heures par jour c’est hyper handicapant pour avoir une vie normale, quoi. Avec l’antidépresseur on pensait que ça allait, ça allait s’améliorer et en fait pas du tout. Donc j’ai changé de traitement antidépresseur. Avec lui je dormais dix heures par jour, ce qui est encore un peu beaucoup, mais ce qui était à peu près vivable. Après je pense que comme beaucoup d’antidépresseurs tu prends du poids, ce qui était chiant. Mais bon, voilà.

Mickael : Et cette tristesse, cette dépression… Quelle réaction tu as eue de la part de ton entourage face à cet état ?

Clémentine : J’ai envie de dire plutôt positif. J’ai eu de la chance parce que j’avais des parents hyper compréhensifs qui m’ont juste laissé le temps, laissé le temps de comprendre pourquoi j’étais pas bien, et ensuite d’aller mieux. Ils m’ont vraiment laissé le temps, quoi.

Mickael : Et toi, vis-à-vis de ton entourage, tu te comportais comment ? Tu nous as parlé de questions que tu te posais. Avant l’entretien tu nous as parlé un peu d’idées de type un peu paranoïaque. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?

Clémentine : Ouais. Forcément de toute façon des violences sexuelles ça change ta relation à ton entourage. Moi c’est vrai que… C’est encore le cas aujourd’hui, mais je fais plus confiance, et je suis anxieuse dès que je dois être seule avec quelqu’un que je connais pas, avec les hommes que je connais pas. C’est pas forcément hyper bien compris par mon entourage, je vais habiter chez quelqu’un pour un stage, je suis hébergée… Du coup je suis hébergée par quelqu’un que je ne connais pas, je suis hyper mal à l’aise, et forcément tout de suite moi je, j’ai peur de me faire agresser à nouveau, quoi. D’être en situation de vulnérabilité et de nouveau de me faire agresser. Et c’est vrai que je peux des fois avoir des réactions… Mais comment ça, mais pourquoi est-ce que tu penses à ça, pourquoi est-ce que ça t’arriverait, d’où est-ce que tu sors ça ? Bah en fait c’est que moi j’ai peur, et je continue d’avoir peur donc j’ai pas confiance. Avec l’amnésie traumatique, y’a un truc où… J’ai l’impression, tu ne te fais plus confiance, moi en tout cas je me faisais plus du tout confiance, comment est-ce que j’avais pu oublier un truc pareil ? Comment est-ce que j’ai pu l’oublier pendant dix ans ? Il y a un truc où il y a une trahison, et pareil, ça… Se pardonner. D’une certaine manière, j’ai dû me pardonner d’avoir oublié pour me protéger. Et en fait c’est que quand j’ai commencé à me souvenir, je me disais, mais peut être que j’ai été agressée par d’autres personnes et que je me souviens pas ! Et du coup ça peut être n’importe qui ! Donc tous les adultes avec qui j’avais pu relationner quand j’étais enfant, toutes ces relations-là étaient remises en question ! Donc forcément en fait ça… Ça met de la distance, avec les gens, et du coup même avec les gens de ta propre famille, quoi. C’est dur de te rendre compte que même du coup potentiellement tu fais même pas confiance à des membres de ta famille, des gens dont tu as été proche, même ces relations là tu les remets en doute et c’est… C’est dur de l’avouer, et même… Mais en fait bah c’est aussi ça les conséquences des violences sexuelles et des abus sexuels, c’est aussi ça. Ça a des conséquences vingt ans après, quoi, ça a ce type de conséquences là c’est que tu fais plus confiance, et même à des gens de ta propre famille tu dis bah ouais, mais pourquoi pas lui aussi ?

Mickael : Tu parles de ta confiance envers ton entourage, il y a aussi souvent quelque chose qui arrive après des abus sexuels c’est le fait que les gens ne te croient pas forcément. Est-ce que tu t’es retrouvée dans ce cas de figure et si oui comment est-ce qu’on oublie ça ?

Clémentine : J’ai eu beaucoup de chance. Toutes les personnes à qui j’en ai parlé m’ont crue. Quand j’en ai parlé j’étais dans un état de vulnérabilité telle que si quelqu’un avait mis en question ce que je disais je pense que j (« aurais fait une tentative de suicide. Je pense pareil les gens se rendent pas compte à quel point c’est important. Pour moi c’est même pas en fait de croire c’est d’être capable d’accueillir ce que la personne est en train de te dire, quoi, et souvent quand on le dit c’est qu’on fait confiance à l’autre, se prendre du doute en pleine face, mais moi rien que de l’imaginer je pense que c’est tellement violent que ça m’aurait tuée. Ne pas croire les gens ça les tue, pour de vrai. Et ça aussi je pense que les gens ils doivent en prendre conscience. Et justement on a peur de pas être cru, mais on a peur d’être fou et de complètement inventer, et du coup c’est d’autant plus important que les gens nous croient. Parce qu’il y a une sorte de validation, mais c’est un peu… Dis-moi que ce que je dis a du sens et que je suis pas folle, quoi. J’ai besoin de toi et de ton discernement et que tu me dises que ce que je raconte a pas l’air complètement fou. Moi j’avais besoin des autres aussi en face pour me dire, mais ce que t’es en train de dire… T’es pas en train d’affabuler, quoi, on, ils ne sentaient pas dans mon discours qu’il y avait des trucs qui font qu’ils allaient potentiellement pas me croire. Les gens à qui j’ai pu m’en parler quand j’étais plus jeune, avant de faire mon amnésie traumatique, qui connaissaient ce mec-là… En fait c’est que lui il a eu des comportements déplacés et pas sains devant ces personnes-là. J’ai quatorze ans, je fais mon anniversaire, je… j’invite du coup mes copains à dormir à la maison dont cet enfant-là, et c’était un anniversaire sur deux jours parce qu’autant faire la fête longtemps. Et en fait il s’est fait masturber par une de mes amies alors qu’on était dans un espace tous ensemble. C’est des trucs, c’est pas sain ! Tu as quinze ans, tu te fais pas masturber avec plein de gens autour à l’anniversaire d’une des filles, c’est trop bizarre. Objectivement c’est chelou. Et en fait ce qui m’a permis aussi de me rassurer moi et de me dire je suis pas folle, c’est tous les petits cailloux de potentiellement lui ce qu’il avait pu faire de malsain en dehors de ce qu’il m’avait fait subir, c’est de voir qu’il y a plusieurs choses, des gens l’avaient vu, aussi, ça, c’était des vérités ! Si ça, c’était vrai, pourquoi est-ce que ce qu’il se serait passé, on va dire seul à seul, pourquoi est-ce que ça ça serait faux, quoi ? Et ça ça m’a permis de me rassurer, ça permettait de dire j’étais pas tarée, et j’inventais pas. Et du coup j’ai eu de la chance, oui.

Mickael : Tu as traversé des phases difficiles, tu nous l’as dit, avec une thérapie qui était longue, des traitements antidépresseurs. Et au début de l’entretien tu nous l’as dit, aujourd’hui tu vas super bien. Comment tu as fait pour franchir ce cap d’accepter que c’est possible d’aller bien ?

Clémentine : C’est vrai qu’au début aller bien tu l’imagines même pas. Quand j’ai commencé mon traitement antidépresseur je m’étais dit bon, on me donne ça pour que j’accepte ma vie comme elle est et pour que je me tue pas, quoi, y’a un truc de, c’est vraiment pour pas que je meure et pour que j’accepte ma vie comme elle est. Et c’est vrai qu’à ce moment-là j’imaginais pas à quel point, à quel point c’était possible d’aller bien. j’imaginais pas, quoi. Et ça, c’est top, et du coup c’est vraiment un cadeau, c’est un cadeau tous les jours, quoi. De se dire que bah on est encore, de se dire qu’on est encore vivant, qu’on a réussi à passer ce truc-là. Je sais pas s’il y a eu une étape, je pense que du coup il y a le traitement antidépresseur, il y a la psy, ça commence à aller mieux… Je sais pas si on peut dire aller mieux, mais à accepter, à se dire bah OK il s’est passé ça… Maintenant, qu’est-ce que je fais ? Et à un moment je me suis dit putain avec tout ça, je crois que j’en ai suffisamment chié, et en fait je crois que j’en ai marre, j’en ai marre, que maintenant j’allais être heureuse et que j’allais tout faire pour être heureuse. Il y a une sorte de bilan qui se fait et tu te dis bah en fait j’ai pas été heureuse les dix dernières années de ma vie, j’avais vingt ans et j’avais pas été heureuse depuis mes six ans, ça faisait quinze ans que en fait j’étais malheureuse, je m’en rendais compte quand je commençais à aller un peu mieux ça faisait un bon moment que j’allais pas bien, et finalement quinze ans c’était suffisant, que j’en avais suffisamment chié et que finalement maintenant, maintenant j’allais penser à moi. J’allais me faire du bien et que ça serait ça l’objectif pour tout le reste de ma vie, quoi. Donc j’ai redoublé la fac, le fait de redoubler ça m’a quand même permis d’avoir du temps pour moi et avec la psy d’apprendre à prendre soin de moi. Donc c’est apprendre à se faire à manger, ça peut paraître bête, mais se faire à manger autre chose que des pâtes et des œufs au plat, et du coup ça… Il y a vraiment un truc de prendre soin de soi, de se faire du bien, parce qu’en même temps se faire du bien on en a pas du tout envie, on se dit qu’on mérite pas, parce qu’on est juste nul, on est une grosse merde et on n’a pas envie de prendre soin de soi, bah on fait l’effort, on apprend, on apprend à se faire du bien. J’ai aussi appris à savoir ce qui me fait du bien sans me juger. Parce qu’il y a ça aussi, dans la société ce qui devrait nous faire du bien c’est bouffer plein de légumes, faire beaucoup de sport, euh, je sais pas, faire de la méditation du yoga. Bah écoutez si vous votre kif c’est de manger, et potentiellement manger des trucs gras, plein de trucs que vous ne devriez pas manger, et bah en fait on en a rien à foutre, quoi. Il y a un moment, c’est ce truc, c’est de se dire c’est moi qui décide, et c’est moi qui passe d’abord. Et je décide de me faire du bien et on s’en fout de ce que c’est, on s’en fout si c’est faire de la pêche, si c’est faire du tricot, si c’est lire des bouquins pendant des heures, si c’est manger des trucs gras, et bah c’est faire ça et c’est hyper important, et c’est primordial. Par exemple, un des trucs qui me fait trop du bien c’est avoir un appartement bien rangé. Ma famille se foutait un peu de ma gueule parce que du coup j’ai des appartements qui ressemblent un peu à des catalogues Ikea, quoi. Les gens peuvent trouver ça drôle, et ils peuvent trouver ça bête, c’est leur droit, et même moi, objectivement, je comprends pas trop en quoi avoir un appart hyper bien rangé me fait du bien, le constat est que ça me fait du bien, et c’est important, et du coup y’a pas de discussion à avoir ! C’est comme ça. Et donc après à la fin c’est réussir à avoir sa petite liste de moi pour aller bien, qu’est-ce qu’il me faut ? Sans porter de jugement là-dessus, quoi. Psychologiquement comprendre que j’étais plus seule ça ça été un peu un tournant dans ma tête, quoi. Parce que quand on vit des violences sexuelles le plus souvent on est seul, avec notre agresseur, les souvenirs sont là donc on le revit beaucoup, et donc on se sent seul, quoi. Et comprendre que j’étais… Bah que je pouvais demander de l’aide, qu’il y avait des gens qui seraient capables de m’écouter… Bah pareil, ça change tout, quoi ! Pareil j’avais trouvé un groupe Facebook, un groupe féministe où quand ça allait pas les gens postaient un message, et ils disaient j’ai vécu telle chose et là maintenant je me sens vraiment pas bien, est-ce qu’il y a quelqu’un qui peut parler avec moi ? Et du coup ça peut être par message, ça peut être au téléphone… Moi j’ai déjà posté des messages en disant que j’allais pas bien du tout et je pouvais du coup parler à des personnes qui étaient concernées, et qui pouvaient du coup comprendre ce que je disais, et qui pouvaient comprendre ce que je vivais dans ma chair, quoi. J’ai pu aussi aider des gens, des gens qui écrivaient des messages et qui disaient que ça allait pas, et moi aussi être là pour d’autres personnes. Et c’est ça aussi qui est bien c’est que sur l’instant on a été seul et après on peut ne plus l’être. Et en tout cas j’ai trouvé des gens qui ont été là, et même ma famille ! C’est que… j’ai déjà eu des conversations à une de mes sœurs au téléphone où je faisais une crise d’angoisse chez moi et je disais à quel point je me sentais seule, parce que les relations avec les gens c’était compliqué et à quel point je me sentais mal, et j’avais l’impression, et j’étais mal, quoi. Et en même temps j’étais au téléphone avec elle et je pense que je lui reprochais des choses un peu, je disais, mais j’ai été toute seule, vous m’avez laissée toute seule, vous m’avez laissée toute seule à ce moment-là. Et au lieu d’être dans la culpabilité et tout elle m’a un peu engueulée et elle m’a dit, mais putain Clém je comprends, t’as effectivement t’as été seule à ce moment-là et je suis désolée, mais en fait c’est que maintenant on est là. Maintenant on est là ! Et elle me l’a dit, maintenant je serai là, et là je suis là, là maintenant ! Et ça m’a fait prendre conscience que j’ai été seule à ce moment-là, et maintenant je le suis plus. C’était fini. C’était fini. Et ça, ça m’a beaucoup aidée aussi.

Mickael : Et est-ce que c’est aussi pour ça que tu as voulu témoigner aujourd’hui ?

Clémentine : Ouais ! Ouais, parce que euh… Si y’a des enfants, ou des adultes qui ont vécu des abus sexuels dans leur enfance, des viols, des violences sexuelles, et leur dire que ça peut aller mieux… Putain ça prend du temps ! C’est beaucoup trop long de toute façon, et moi ça a pris, ça m’a pris des années, j’ai fait cinq ans de psychothérapie, fin… Mais c’est possible, c’est possible d’aller mieux, et je pense que c’est important d’apprendre à se connaître, apprendre ce qui nous fait du bien. C’est pas vivre une vie de ouf, c’est pas avoir une vie instagramable et bon moi je m’en fous, vraiment, le… rien que le fait d’avoir une vie à peu près normale, avec des problèmes normaux, juste avoir des amis, avoir des problèmes avec mes potes, avoir des problèmes de vie de couple, de vie amoureuse, et gérer ma vie avec mon boulot… C’est avoir une vie normale, quoi ! Et ça, je pensais pas que c’était possible. Moi en tout cas quand j’étais sous antidépresseurs et que je commençais tout juste à me souvenir et que j’étais en train de me dire, mais putain, mais ma vie elle va ressembler à quoi ? Je pensais pas du tout qu’elle allait, qu’elle pourrait être aussi chouette, et simple, et un peu aussi sereine. Par exemple, un truc qui était vraiment très dur et qui prenait beaucoup de place c’était ce, cette conversation dans ma tête qui s’arrêtait jamais, c’était un disque rayé, c’était épuisant, ça s’arrêtait jamais. Et rien que le silence. C’est ce… Cet apaisement, t’as plus de voix constamment qui parlent, qui se questionnent, qui se posent des questions, qui comprennent pas, qui cherchent à comprendre, et c’est un disque, et ça tourne, et ça tourne, et ça tourne. Et beh par exemple j’ai plus ça. Et c’est plein de petits trucs comme ça, et je savais pas, j’imaginais pas que je pourrais avoir une vie aussi apaisée, en fait.

Mickael : Si tu devais qualifier ton histoire, justement ton enfance et ce qui s’est passé ensuite en un ou deux mots, une image, ce serait quoi ?

Clémentine : Ça, ce que j’ai vécu c’est le truc le plus difficile que j’ai eu à vivre et à surmonter de ma vie. Et ça aussi c’est que avec le temps qui passe… Ça répond pas du tout à ta question, je suis désolée ! Au tout début j’avais très honte de ce qui m’était arrivé, je me sentais sale et je me sentais physiquement sale, ce truc de… Et ce sentiment-là je l’ai plus. Et maintenant en fait c’est que limite je me sens fière, parce que… Je me sens pas fière de ce qui m’est arrivé, mais euh… je suis fière d’avoir réussi à surmonter ça, et je sais pas si je pourrais donner une image, mais en tout cas je sais que ça, c’est le truc le plus dur que j’ai eu à surmonter de ma vie, et j’ai l’impression d’avoir réussi, quoi. Objectivement je me dis c’est fou, quoi, on se… Moi en tout cas je me sens plus forte, la dépression en tout cas m’a permis d’apprendre à me connaître, d’apprendre à prendre soin de moi. Maintenant que je me souviens, je peux regarder mon histoire en face et j’ai pas choisi ce qui m’est arrivé, mais… Je réussis… J’ai l’impression de bien gérer sa présence, la présence de cet élément dans ma vie, quoi.

Mickael : Et est-ce que ces événements ont encore un impact sur ta vie aujourd’hui ?

Clémentine : Je, j’ai envie de dire faut pas se mentir, c’est toujours un peu présent dans ma vie. Le fait d’avoir peur d’être de nouveau agressée, ça c’est un truc que j’ai pas encore, qui s’est pas calmé. J’ai hyper peur d’avoir des enfants et que eux puissent se faire agresser aussi. Ça m’arrive encore d’avoir des sensations physiques. Même par exemple les souvenirs intrusifs, ça ça arrive encore ! Et par exemple ma psy elle m’avait dit plus tu te bats contre la venue du souvenir et de la sensation, plus elle va rester, un peu. Et j’ai l’impression que c’est peut-être vrai, je travaille vraiment dès que… Dès que j’ai une sensation qui revient ou un souvenir qui revient d’accepter la sensation, le fait qu’elle vienne, et se rassurer se dire que c’est une sensation, c’est pas la réalité, c’est un souvenir, ça va passer. Et il faut juste accepter qu’elle arrive, et elle va repartir. Parce que forcément quand ça arrive ça angoisse, on se sent pas bien, mais du coup on se rassure en se disant qu’elle va repartir. C’est s’habituer à ces moments-là. Et du coup bon ces moments-là ils sont toujours présents, mais ils vont, ils viennent, bon bah ils viennent, et on attend que ça passe. C’est pas grave. Ça va passer.

Mickael : Est-ce que tu as un message à faire passer aujourd’hui ?

Clémentine : Un message je sais pas, un conseil peut être qui vaut pour tout le monde c’est prenez soin de vous. Il faut apprendre à être bienveillant envers soi-même. Avoir réussi à me pardonner à moi, ça m’a beaucoup aidée. Me pardonner de pas avoir compris, de pas avoir su réagir… Souvent on parle du fait qu’il faut réussir à pardonner à son agresseur, et je pense que c’est… fin… Je suis pas de cet avis-là. Je pense pas que ça soit obligatoire de pardonner à son agresseur pour aller mieux. Par contre pour vivre en étant bien avec soi-même, il faut réussir à se pardonner, à être bienveillant envers soi, et être bienveillant envers l’enfant qu’on a été, quoi.

Mickael : Alors il me reste à te remercier, Clémentine. Merci beaucoup d’avoir livré ton témoignage aujourd’hui, je pense que ça parlera à beaucoup de personnes qui nous écoutent.

Clémentine : Merci à toi !

Mickael : C’est un message très important que tu portes aussi aujourd’hui de dire qu’on peut avoir traversé des événements très difficiles et que c’est possible d’aller mieux. Merci beaucoup !

Clémentine : Merci !

 

Merci à Unt’ Margaria pour son travail de retranscription en faveur de l’accessibilité de nos contenus.