Papillon dans une bouteille de verre, ambiance bleutée et raies de lumière violacée, illustrant la prison de verre qu'est l'addiction et la dépendance à l'alcool.

Alcool et dépendance | La prison de verre

Baptiste

Saison 1 | Episode 7
Alcool, dépendance, addiction

En France, la consommation d’alcool est banalisée, et souvent socialement valorisée : 1 Français sur 10 en consomme au quotidien, et 60% des collégiens ont déjà bu de l’alcool. Pourtant, même à faible dose, l’alcool a des conséquences délétères sur la santé de l’individu.

Quand la consommation commence tôt, l’alcool peut devenir un élément central de la construction identitaire. Il peut aussi permettre de vaincre sa timidité ou servir de béquille face à un mal-être psychique, mais ce masque alcoolisé n’est qu’un leurre qui masque les cris, les SOS. Cet usage nocif chez les plus jeunes peut avoir des conséquences dramatiques : déscolarisation, rupture familiale, impact sur le développement, conduites à risques, etc.

Mais le rétablissement est possible. Psychothérapies, médicaments, groupes de parole et d’entraide, hospitalisation : il existe diverses méthodes pour sortir du cercle vicieux de la dépendance. Encore faut-il avoir le déclic pour se rendre compte du caractère problématique de sa consommation. Cette sortie du déni est sans doute l’étape la plus difficile.

Je reçois aujourd’hui Baptiste, un jeune homme qui a souffert d’alcoolodépendance pendant 10 ans. Il nous raconte comment il s’est retrouvé pris au piège dans un vaisseau de verre, et comment il en est sorti, notamment par la co-écriture de son témoignage « D’avoir trop trinqué, ma vie s’est arrêtée » avec Judith Lossman et par son activité de patient-expert pour accompagner celles et ceux qui sont aujourd’hui aux prises avec l’alcool vers un monde où le plus beau reste à faire.

  • En cas d’urgence :

    • SAMU : 15

    Consultations d’alcoologie en France : site web

    Dry January : site web

    Al et Coline : compte Twitter, par Ketty Deléris et Laurent Karila

    Alcool et santé : site de l’Assurance maladie

    Groupes de parole et associations d’usagers et de professionnels :

    Livres et autres :

    • D’avoir trop trinqué, ma vie s’est arrêtée, Baptiste Mulliez & Judith Lossmann

    • Les ados et l’alcool : comprendre et agir, Guylaine Benech & Amine Benyamina

    • Surmonter un problème avec l’alcool, Lucia Romo & Pierluigi Graziani

    • Documentaire « Alcool au féminin » sur France Télévision, avec Fatma Bouvet de la Maisonneuve : replay

    Si vous avez besoin de parler :

    • SOS Dépression : 08 92 70 12 38
    • SOS Suicide Phénix (13h – 23h) : 01 40 44 46 45
    • Suicide écoute : 01 45 39 40 00
    • SOS Amitiés : 0 972 394 050
    • Fil Santé Jeunes : 0 800 235 236

    Si vous (ou un de vos proches) ressentez un mal-être durable :

    • N’ayez pas honte d’en parler avec votre médecin traitant, un psychiatre ou un psychologue ; ils pourront vous proposer vers une prise en charge adaptée à votre situation

    • Repérer une souffrance psychique et réagir : site de Santé.fr

    • Comprendre la dépression : site de l’Assurance maladie

    • Comprendre et guérir la dépression : site de l’INSERM

En France, la consommation d’alcool est banalisée, et souvent socialement valorisée : 1 Français sur 10 en consomme au quotidien, et 60 % des collégiens ont déjà bu de l’alcool. Pourtant, même à faible dose, l’alcool a des conséquences délétères sur la santé de l’individu.

Quand la consommation commence tôt, l’alcool peut devenir un élément central de la construction identitaire. Il peut aussi permettre de vaincre sa timidité ou servir de béquille face à un mal-être psychique, mais ce masque alcoolisé n’est qu’un leurre qui masque les cris, les SOS. Cet usage nocif chez les plus jeunes peut avoir des conséquences dramatiques : déscolarisation, rupture familiale, impact sur le développement, conduites à risque, etc.

Mais le rétablissement est possible. Psychothérapies, médicaments, groupes de parole et d’entraide, hospitalisation : il existe diverses méthodes pour sortir du cercle vicieux de la dépendance. Encore faut-il avoir le déclic pour se rendre compte du caractère problématique de sa consommation. Cette sortie du déni est sans doute l’étape la plus difficile.

Je reçois aujourd’hui Baptiste, un jeune homme qui a souffert d’alcoolodépendance pendant 10 ans. Il nous raconte comment il s’est retrouvé pris au piège dans un vaisseau de verre, et comment il en est sorti, notamment par la co-écriture de son témoignage D’avoir trop trinqué, ma vie s’est arrêtée avec Judith Lossman et par son activité de patient-expert pour accompagner celles et ceux qui sont aujourd’hui aux prises avec l’alcool vers un monde où le plus beau reste à faire.

[Musique d’introduction]

Mickaël : Bonjour Baptiste.

Baptiste : Bonjour Mickaël.

Mickaël : Merci d’avoir accepté mon invitation à participer à cette émission. Donc toi tu as eu un parcours un peu difficile avec l’alcool. Est-ce que tu pourrais nous décrire avec tes propres mots ce dont il s’agit quand on parle d’addiction à l’alcool ?

Baptiste : Je dirais avant tout que c’est une maladie. On parle de maladie addictive. J’ai souffert d’addiction. En un mot je dirais que c’est… ça a détruit complètement ma vie, ça m’a englué et ça m’a empêché de faire éclore tout mon potentiel. Toute l’énergie que j’avais, toutes les idées que j’avais étaient bousillées par l’alcool, que ce soient mes relations, mes rêves professionnels, vraiment. Cette maladie isole énormément donc dans cette solitude il y a une mésestime qui se crée, un manque de confiance en soi, et c’est dur d’en sortir.

Mickaël : Et si tu devais décrire l’addiction en un seul ou en une image, ce serait quoi ?

Baptiste : J’ai envie de dire prison, mais ce n’est pas très original. En fait j’ai fait un rêve pendant très très longtemps où j’étais enfermé dans un bunker, enchainé par les mains et je pendais du plafond. Je voyais au loin une trappe et donc ça voulait dire, je pensais que c’était quelqu’un qui m’avait mis là. Et je hurlais, je hurlais dans ce bunker, mais personne ne m’entendait, personne ne venait me voir. Et en fait dans ce rêve-là, le fait de hurler et qu’on ne m’entende pas, que personne ne me voie, je pense que ça parle énormément. Parce que dans l’addiction je me sentais vachement différent. Je ne savais pas pourquoi je ne savais pas contrôler ma consommation. J’essayais de me sortir de là, mais j’y arrivais pas. Et je pense que ce rêve, ça voulait… Comme je ne voyais personne et que personne ne venait me chercher, je pense que la clé c’est que c’est moi qui avais les clés pour m’en sortir. Je pensais que quelqu’un m’avait mis là au fond de ce bunker, mais c’est peut-être moi aussi qui m’étais mis là, et le truc c’est que j’avais les ressources pour m’en sortir.

Mickaël : Et au final cette relation avec l’alcool elle a commencé quand tu avais quel âge ?

Baptiste : Elle a commencé vers mes 14/15 ans, au collège quand on commençait à sortir, j’ai commencé entre guillemets comme tout le monde, avec des potes, généralement des potes mecs, on se retrouvait dans la rue. Deux ou trois de mes potes m’ont initié à ça parce qu’ils avaient déjà consommé, ils m’ont dit on va prendre du rosé, on va prendre de la vodka, de la manzana… Et on se retrouvait dans la rue, on se mettait en cercle et on buvait. On faisait ce qu’on appelle du binge drinking, on se mettait KO dans un temps très très court, et le but c’était d’arriver bourrés aux soirées. Et en fait il y avait, on était dans une posture où on se sentait supérieurs aux autres, on a bu avant, tu dois passer une soirée de merde parce que tu n’as pas bu, nous on est bouillants, on est trop chauds. J’étais super fier d’appartenir à ce groupe qui picolait avant d’aller en soirée. Et en fait j’ai aimé tout de suite les effets, ce réchauffement dans l’œsophage, dans le ventre, ensuite une sensation de force, de me sentir adulte aussi, avoir des superpouvoirs ! L’alcool me permettait de faire beaucoup de choses que je pensais pas capable sans alcool, ça me permettait notamment de dépasser ma timidité, de ne pas être sensible, d’aller aborder les filles, d’être drôle. Toutes ces choses-là où quand on est ado on a envie de se tester, de se découvrir, on ne sait pas forcément qui on est. Et l’alcool me permettait en me désinhibant d’être une personne rêvée. Pour moi c’était un rêve. Je voulais qu’on m’admire, je voulais qu’on m’aime, et dans l’alcool je pensais atteindre tout ça. Sauf que petit à petit il y a des mécanismes qui se mettent en place, où en fait je ne sais pas apprécier l’alcool, je cherche juste les effets, et comme il y a des tolérances qui se mettent en place au bout d’un moment je dois boire plus pour le même effet. C’est peut-être le premier trouble qui arrive, quand on commence à être bourré après un verre de rosé à quatorze ans, après il faut une bouteille, deux bouteilles, et on augmente les doses.

Mickaël : Donc tu avais dans les quatorze, quinze ans quand tu as commencé à boire. Finalement est-ce que ça a eu des répercussions sur ta vie scolaire, tes activités aussi périscolaires, sur ta vie sociale, sur ta vie familiale ? Quelles ont été les conséquences concrètes de ce début d’addiction que tu as eu pendant l’adolescence ?

Baptiste : Pendant l’adolescence je dirais que ça a pas eu trop d’impact. C’est une maladie qui est très progressive et très sournoise, quand on ouvre les yeux souvent il est déjà trop tard. Et en plus avec mes potes on faisait… je pensais faire la même chose que tout le monde, quand on est jeune on sort le week-end, on s’éclate. Moi je buvais peut-être un peu plus que la moyenne, mais il n’y avait rien d’alarmant et ma famille pensait que je faisais une crise d’adolescence, que ça allait passer. Il y a eu aussi un déni de la part de mon entourage, mais mes potes voilà… En plus je me cachais derrière des excuses, Maman, t’inquiète, on fait tous pareil ! Et notre génération on boit plus que vous, et toi tu savais pas boire de toute façon… Je me planquais derrière un paquet d’excuses. Il y a une chose qui aurait pu être un signe c’est que dès le début l’alcool m’a… Avec l’alcool j’ai perdu un bon nombre d’activités. Mon seul et unique centre d’intérêt c’est devenu l’alcool. Mais c’est venu progressivement. En fait j’étais passionné de foot, je n’avais qu’un rêve c’était devenir footballer pro, et le jour où j’ai commencé à boire le foot a disparu de ma vie, et je me suis concentré sur l’alcool, l’alcool qui est devenu vraiment mon dieu. C’était la seule chose qui me faisait vivre, j’idolâtrais ce liquide, et des choses saines dans ma vie disparaissaient petit à petit. On peut aussi parler de mes relations, amicales ou amoureuses. Petit à petit je choisissais mes amis en fonction de qui buvait et qui ne buvait pas. Si tu bois beaucoup, tu es un bon pote, et si tu ne bois pas t’es un mec chiant ou une fille chiante, tu sais pas t’amuser… Donc petit à petit, en plus très sournoisement, je déplace mes amitiés vers des connaissances qui sont un peu plus malsaines. Et c’est dans cet engrenage, qui m’amène vers de plus en plus de drames dans ma vie, de plus en plus de solitude, plus d’angoisses, des phobies… j’en parlerai peut-être plus tard, mais en fait l’alcool nourrit un paquet d’angoisses et de phobies et je me suis retrouvé avec des choses que j’avais pas choisies.

Mickaël : Tu me dis que l’alcool était devenu ton dieu, que tu idolâtrais cette substance. J’ai aussi vu dans un de tes témoignages écrits que quand tu étais ado c’était une fierté, tu collectionnais les bouteilles dans ta chambre, mais qu’au final c’était une sorte d’appel au secours, c’était ta manière en fait d’exprimer un mal être. Comment tu regardes cette situation-là maintenant que tu es un peu plus âgé et que tu es sorti de tout ça ?

Baptiste : je vois surtout un enfant perdu, un enfant qui souffre énormément, mais qui ne sait pas comment faire, quoi dire, comment s’exprimer, comment se sortir de cet engrenage mortifère. Ça me fait encore un peu mal de voir cet enfant, cet adolescent, ce jeune adulte qui pensait pouvoir se démerder tout seul, qui pensait avec beaucoup d’orgueil qu’il allait être plus fort que son addiction, et franchement j’ai essayé, j’ai essayé de garder l’alcool dans ma vie pendant des années et j’y arrivais pas, je me rétamais à chaque fois, j’essayais de me limiter, j’essayais de faire des périodes d’abstinence. Mais c’est vrai que quand je vois ces bouteilles collectionnées dans ma chambre, ça me fait ^mal au cœur, c’est encore une souffrance de voir à quel point l’alcool a pris possession de ma vie, possession de mes idées, de mes désirs, ça a tout bouffé. Donc, et l’autre côté de la pièce c’est qu’aujourd’hui je me sens beaucoup mieux, je vois le chemin accompli, c’est quelque chose d’assez gratifiant. C’est vrai que je suis rempli de gratitude au quotidien.

Mickaël : Et cette période-là, quand tu avais quatorze, quinze ans tu te sentais comment, psychologiquement parlant ?

Baptiste : Je pense que… Vraiment je ne savais pas qui j’étais et j’essayais de… j’essayais aussi de rendre fier les autres, de chercher de l’amour, de la reconnaissance, mais je m’écoutais pas vraiment, le vrai Baptiste je ne l’écoutais pas, je pensais qu’il fallait être stylé, qu’il fallait être drôle… Et en plus j’avais du mal à rendre fier mon père qui exerçait une grosse pression, une autorité, des règles, des normes. La communication était très difficile avec lui. Je pensais que pour le rendre fier il fallait que je sois fort en cours, fort partout, perfectionniste. Je me suis oublié, au travers ces critères je n’ai pas su écouter ma créativité, ma sensibilité. Et l’alcool me permettait d’oublier tout ça. Aujourd’hui je sais mettre des mots dessus, mais franchement à quatorze, quinze ans j’en sais rien, je découvre les soirées, je suis content, on se met des grosses timbales… Mais je rigole ! Et en plus c’est ça qui est très sournois, dans chaque drogue il y a des effets positifs au début, moi je l’ai dit tout à l’heure, ça me permettait d’être drôle, de mettre un masque du super Baptiste qui a plein de pouvoirs, qui pouvait enlever sa chemise, enlever son t-shirt, faire le con sur le podium, des trucs comme ça. Et… le fond c’est que je ne m’écoutais pas. Et j’ai mis du temps à réaliser que j’étais quasiment à l’opposé de tout ça. Que les gens me considéraient comme très sociable, comme une personne qui rigolait tout le temps, qui voulait sortir tout le temps, qui était droite dans ses bottes. En fait derrière ce masque alcoolisé se cachait énormément de mal être, beaucoup de souffrance, une perte d’identité, beaucoup de questionnements, des doutes… Et je savais pas comment répondre à toutes ces questions, je pense même que je ne me les posais même pas. Ça, ça a été un truc vachement fondateur dans ma reconstruction, ça a été de m’écouter, ça peut être simple, mais c’est très difficile à faire, c’est m’écouter, savoir me protéger, savoir prendre soin de moi, des choses, mais… impossibles à faire ! Je ne sais pas prendre soin de moi et même encore aujourd’hui, c’est difficile, c’est pas naturel ! Mais j’ai développé quelques techniques pour y arriver, pour apprendre à ne pas me mettre dans des situations à risque. Parce l’alcool me mettait vraiment en danger, je mettais ma santé en danger, des risques de mort, un état très dépressif parce que l’alcool est un dépresseur, qui nourrit la dépression, qui nourrit les angoisses. Je sors peut être un peu du sujet, mais quand on utilise l’alcool au début c’est pour se détendre, pour commencer un apéro, pour oublier une journée qui s’est mal passée ou pour fêter quelque chose, donc ça peut être un booster, ça peut être un anxiolytique, un somnifère parce que j’utilisais l’alcool pour dormir. Mais si un temps en fait ça t’aide, au bout d’un moment, au bout d’un certain nombre de verres, de beuveries et de black-out, ça nourrit en fait toutes tes angoisses, ça t’amplifie ton état dépressiogène. T’as envie de dormir, tu prends de l’alcool, tu te réveilles le matin épuisé. Je tremble parce que je suis en manque, je bois pour empêcher d’avoir des tremblements, mais sur le long terme j’ai besoin d’encore plus pour empêcher les tremblements, c’est vraiment des cercles vicieux qui te pourrissent la vie, quoi. Et aussi jeune je ne pouvais pas avoir conscience que cette maladie atteignait les jeunes. Ça a été long pour moi d’ouvrir les yeux sur ça, mais comme mes potes faisaient pareil et que je pensais kiffer la vie, et kiffer la vie c’était de sortir, je ne pouvais pas réaliser que j’avais une relation malsaine avec l’alcool, que j’utilisais comme j’ai dit comme anxiolytique, comme somnifère, toutes ces choses-là c’est des utilisations très malsaines. Parce qu’en fait le fond, c’est que je ne sais pas profiter, c’est que j’ai besoin de ça comme une béquille, pour me lever le matin, pour affronter les gens, pour affronter ma phobie sociale, pour tenir le coup, pour le courage en fait. C’est des utilisations qui me desservaient. [Musique] Euh mon parcours d’alcoolique c’était très progressif. Je pense que ce qui a fortement impacté mon profil addict ça a été la mort de mon papa quand j’avais dix-neuf ans. C’était lui qui mettait les règles à la maison, j’avais un chouilla peur de lui, voire même peur de lui, et donc j’osais pas m’afficher dans des états d’ébriété quand il était à la maison. Et donc quand il est mort ça a été une libération parce que je pouvais sortir autant que je voulais, m’adonner à l’alcool autant que je voulais, et ce n’était pas du tout le rôle de Maman de me fliquer. Donc sa mort a soufflé en fait sur mes braises alcooliques, c’était ranimer le feu alcoolique en moi. À dix-neuf ans je suis scolarisé, je suis en études, je suis à Assas en éco-gestion. Mais ça ne m’intéressait pas du tout. Parce que je pensais dans mon milieu qu’il fallait suivre une voie classique, faire des études, avoir un beau CV, que c’était comme ça qu’on était reconnu socialement. Donc j’ai fait des choix, des non choix en fait j’ai suivi comme un mouton. Et très vite quand l’alcool est rentré dans ma vie ça a pris de plus en plus de place, donc mes études je m’en foutais, je n’allais pas en cours, petit à petit je sortais de plus en plus, je commençais plus tôt, je finissais plus tard, toujours des nouvelles excuses pour boire. Et comme j’étais pas très bien dans mes études il fallait que j’oublie tout ça, il fallait que j’oublie mon désintérêt en la vie, il fallait que je boive pour oublier tout ça. Ensuite comme il y avait un désintérêt j’ai doublé mes années, et au bout d’un moment j’ai été déscolarisé. Et j’ai cru qu’il était bon de partir, de partir loin de Paris parce que j’avais quand même des mauvais souvenirs, des souvenirs alcoolisés, je pensais qu’aller ailleurs me ferait beaucoup de bien. Aujourd’hui je peux dire que j’ai fui, j’ai fui et j’ai répliqué exactement les mêmes choses, les mêmes beuveries, les mêmes mécanismes, sauf que j’étais loin de ma famille, loin de mes véritables amis, donc c’est là que j’ai connu la véritable solitude, où j’ai rencontré des personnes qui n’étaient pas forcément bonnes pour moi, j’ai commencé à boire tout seul, j’ai des anecdotes à Dakar, j’ai été à Dakar faire un stage là-bas, c’était qu’un mytho, j’allais pas du tout en stage, je me retrouvais tout seul, je buvais dans la rue, dans, je faisais le tour des supérettes et j’achetais à boire, je m’achetais des canettes, suffisamment de canettes pour pouvoir boire le soir tout seul dans ma chambre. Et l’après-midi en fait, je vivais avec des colocs, ils rentraient plus tard que moi, pour moi c’était le putain de kif de me retrouver à quinze heures seul dans le canap’ à vider toutes les bouteilles. Et pour moi c’était juste oublier, fuir ce monde qui me fait mal, je souffrais, mais je n’arrivais pas à mettre des mots dessus. Et voilà, je suis rentré dans des mécanismes où mon cerveau me disait que j’avais besoin d’alcool. Petit à petit je me mettais dans des situations à risque où je me réveillais, je me réveillais sous des voitures, dans la rue, je n’arrivais pas à me faire d’amis parce que j’étais tout le temps bourré, les gens que je rencontrais à l’étranger ou ailleurs qu’à Paris… j’étais un mec pas du tout fiable, un mec inconséquent, avec des propos pas du tout cohérents. Je pensais vraiment être capable d’avoir des amis, mais quand j’y repense, à cette période-là, quand j’ai repris contact avec ces personnes-là pour essayer de comprendre ou demander pardon, ils ont une image de moi qui n’était pas très positive, donc euh… Ouais donc ça, c’était vers mes… quand j’ai fui Paris, c’était entre mes vingt et vingt-deux ans. Ma mère est venue me chercher, j’étais à Marseille, ma mère a pris le train pour me récupérer, à l’époque j’étais avec ma valise à roulettes, j’avais pas d’endroit où dormir donc je picolais tous les jours dans la rue avec ma valise. Elle m’a repris pour que je retourne à Paris. Et là ma mère a pris de plein fouet mon alcoolisme, elle ne savait pas trop quoi faire. Elle voyait bien que j’étais bourrée tout le temps, que j’avais besoin d’alcool pour dormir, de l’alcool comme anxiolytique. Elle a essayé de me faire voir des médecins sauf que j’y allais avec des… j’y allais pas du tout bien intentionné, je demandais aux médecins de m’aider à me contrôler. Je ne pouvais pas envisager une vie sans alcool, surtout à vingt-deux, vingt-trois ans, c’était pas possible ! C’était hors de mon champ de conscience ! Et donc j’allais voir ces médecins, j’y allais pas pour m’aider, j’y allais pour garder l’alcool dans ma vie. C’en est suivi des périodes où j’essayais de me contrôler, j’essayais de ne boire que de la bière, ou des périodes d’abstinence où je ne buvais pas pendant deux semaines ou trois semaines. Sauf que je le faisais pour prouver aux autres que je savais me contrôler, ou pour me prouver que je n’étais pas alcoolique. Et donc je rongeais mon frein, c’était une énorme frustration, je me disais tiens encore un jour comme ça tu auras suffisamment prouvé, tu te seras suffisamment prouvé que t’es pas addict… Et donc c’était une très très grande frustration, j’étais toujours dans le combat, dans cette lutte contre mon addiction, et après cette lutte je sombrais à nouveau parce qu’il fallait que je me venge, il fallait que je boive à nouveau pour rattraper le temps perdu. Et souvent dans ces moments-là je retombais beaucoup, beaucoup plus bas qu’avant. Et en plus à cette époque je mélangeais les anxiolytiques, les antidépresseurs, je mélangeais tout ça avec l’alcool, un putain de cocktail explosif qui me faisait beaucoup de mal, qui me faisait faire des énormes black-outs. Je me souviens qu’à la fin après le premier verre de whisky j’étais en black-out. Je pense que quelqu’un qui me voyait de l’extérieur me trouvait normal, mais j’arrivais pas à récolter de souvenirs, mon cerveau se mettait en shut down complet donc je ne récoltais pas de souvenirs, et ça, c’était un truc de dingue parce que je pensais vraiment partager des trucs avec les gens qui m’entouraient, je pensais qu’on partageait des rires, de grosses soirées, de la musique, en fait je partageais rien, je me souvenais de rien. C’est vraiment mortifère.

Mickaël : Ce que tu évoques c’est ce qu’on retrouve dans la plupart des addictions, c’est des effets qu’on peut qualifier de vraiment positifs au départ, c’est de la désinhibition, c’est de l’insertion sociale, c’est pas mal de choses qui peuvent, de manière éphémère être considérées comme positives, mais qui induisent des problèmes à long terme et finalement ces problèmes se règlent par la substance qui les a elle-même causés. Et y’a pas mal de problèmes finalement dont on n’a pas forcément connaissance quand on ne connait pas quelqu’un qui est dans ce genre de troubles, et notamment les symptômes physiques qui s’accompagnent. Et justement sur le plan physique, l’addiction elle a quoi comme impact ?

Baptiste : J’ai eu de a chance, c’est que mes organes ne sont pas touchés. Mais je sais qu’adolescent et jeune adulte me buter le crâne ça a endommagé ma capacité de concentration, ma capacité à bien mener à bout des projets. Ça m’engluait comme je l’ai dit au début. Physiquement ça m’a mis dans des situations à risque où je me cassais des choses parce que j’étais bourré, pas prendre soin de moi c’était m’alimenter très mal, je pouvais sauter des repas parce que je n’avais pas faim à cause de la gueule de bois, je préférais boire à la place de m’alimenter, par exemple je pouvais sauter le dîner pour pouvoir avoir l’estomac suffisamment vide pour boire beaucoup plus. Une santé vraiment pas au top, mais en même temps parfois je m’inquiétais, je faisais des prises de sang et tout allait bien. Donc en fait c’était pousser le bouchon un peu plus loin parce que comme tout allait bien en surface, je pouvais continuer ! Mes tests sanguins ils sont bons, mes tests urinaires ils sont bons… Faire des calculs sur sa conso ou se trouver des excuses pour continuer parce que mon cerveau me dit t’as besoin d’alcool pour vivre, t’as besoin d’alcool pour avoir des projets, c’est en étant sous alcool que t’es stylé. Et c’est l’opposé de ça en fait. Mais plus que les dégâts physiques je parlerais de troubles psychologiques concernant mon expérience où l’alcool a nourri des angoisses que j’ai pas choisies, quand je pense à mon enfance vers dix ans, douze ans, où j’étais plein de vie, plein d’énergie, exubérant, et je me suis vu à vingt-quatre ans, c’est l’âge où j’ai arrêté à vingt-quatre ans où j’étais un squelette momifié par l’alcool. La dégradation était très très visible avec le teint pâle, je ne voyais pas la lumière du jour, j’étais tout boursoufflé à cause de l’alcool, et bien oui, physiquement ça a des répercussions. Mais je suis hyper chanceux d’avoir ouvert les yeux suffisamment jeune pour ne pas avoir de problèmes de reins, pas avoir de problèmes de foie, de problèmes cardiaques… Il y a une seule chose que je sais c’est que quand t’as consommé énormément des problèmes peuvent se détecter sur le tard donc moi je touche du bois et je vis chaque jour comme une chance donc aujourd’hui beaucoup de gratitude, et je vis chaque jour à la fois, si j’ai envie de voir demain, si j’ai envie de profiter demain, si j’ai envie de voir mes amis, renouer des liens sains avec ma famille, kiffer ma maman, mes frères, si j’ai envie de voir ça demain il faut pas que je boive aujourd’hui. Donc toute mon énergie, tous mes efforts pour ne pas céder à la tentation c’est concentré sur aujourd’hui, pas plus loin. Quand on me demande est-ce que tu vas boire un jour, est-ce que tu te vois dans dix ans, je n’en sais rien, je n’y pense pas. Donc vraiment c’est un recentrage de ses priorités.

Mickaël : Alors cette période on va dire de turbulences a duré une dizaine d’années. Qu’est-ce qui a provoqué le déclic chez toi pour t’en sortir ?

Baptiste : Je le dis souvent, mais je pense que le déclic, ça a été des preuves d’amour, de ma mère qui est venue s’assoir au pied de mon lit pour me parler des alcooliques anonymes, pour me suggérer d’y aller, de me faire soigner, d’accepter de l’aide. Et mes amis qui m’ont écrit une lettre hyper émouvante que je garde, que j’ai encore sur mon ordi et que j’ai imprimée. Des preuves d’amour parce que je me sentais si seul, en grande grande souffrance, j’avais besoin de raisons de vivre. Et l’amour c’est une énergie tellement puissante, qui peut nous faire gravir des montagnes. Et c’est vrai que ce jour-là, c’était un 31 mars 2015, j’étais tout tremblant au fond de mon lit en train de suer de l’alcool, et je voyais cette montagne, elle était énorme, elle était abrupte, sombre, je me disais, mais comment tu vas y arriver ? C’est pas possible, c’est tellement plus facile de te resservir un verre et de remettre cette potentielle vie sans alcool au lendemain. Et donc ces preuves d’amour m’ont donné un coup de boost. Ma mère m’a vu tel que j’étais, elle m’a vu sans déni de sa part, avec beaucoup de bienveillance, et je me suis senti vu et compris, mais de mes potes aussi. Ce qu’il y a c’est que en fait ce jour-là j’ai refusé de répondre par orgueil, où j’allais une énième fois lui dire que je pouvais m’en sortir seul. j’y arrivais pas, vraiment j’y arrivais pas et donc j’ai poussé la porte des alcooliques anonymes. Et là ça a été vraiment une grande grande libération où j’ai entendu des témoignages, une émotion bouleversante, des choses qui me parlaient enfin, enfin j’ai ma place quelque part, c’est vrai que ma construction identitaire a été compliquée, ne pas savoir qui je suis ça m’a amené à me mentir à moi-même, à ne pas être honnête envers moi-même. Mais chez les alcooliques anonymes, je pouvais être le véritable Baptiste, sans masque, sans masque alcoolisé, je pouvais exprimer mes souffrances. Et la puissance de la parole est tellement libératrice que petit à petit je prenais la parole, et j’étais super encouragé parce que j’étais le plus jeune à vingt-quatre ans, j’étais le plus jeune, dans ces réunions j’étais chouchouté. Vraiment l’amour ça change tout, j’ai eu beaucoup de chance, mais c’est aussi que j’ai été capable d’accepter ces mains qui étaient tendues. Arrêter de vouloir tout gérer tout seul. Et plus tard j’ai vu que c’était très courageux, accepter qu’on a des failles, des faiblesses, et tout faire pour essayer de s’en sortir, mais de toute façon c’est tellement difficile de s’en sortir seul alors autant avoir une aide, un accompagnement ! C’est pour ça que j’ai été voir des psychiatres, des thérapeutes, pour essayer de comprendre pourquoi j’étais tombé dans l’addiction, et afin de mieux me connaitre pour qu’ensuite je puisse repérer tout ce qui est néfaste pour moi, m’entourer de bonnes personnes, reconstruire petit à petit un projet professionnel, reprendre mes études puisque j’étais déscolarisé… En fait ces petites briques, puisque j’étais dans l’abstinence, posées, ne sont possibles que parce que j’ai arrêté l’alcool. La lutte de vouloir à tout prix garder l’alcool dans ma vie ça ne pouvait pas m’aider. Donc le jour où Maman est rentrée dans ma chambre pour me parler des alcooliques anonymes, le jour où j’ai décidé d’accepter de l’aide, j’ai compris qu’il fallait que j’arrête d’être dans cette lutte, que j’accepte d’être malade, et que j’accepte de me faire soigner, que j’accepte de ne pas savoir me contrôler. Ça, c’est un truc de dingue, mais… Une gorgée c’est déjà trop, mais dix bouteilles c’est pas assez. Ce qu’il y a c’est que la première gorgée c’est la plus difficile. J’ai bien vu quand j’ai essayé de me contrôler, quand je me limitais à la bière, et bien je me mettais carpette quand même ! Donc le plus sain ce de ne pas m’autoriser cette première gorgée, parce que si je bois cette première gorgée je vais avoir envie de la deuxième, d’une canette, trois canettes, cinq canettes, dix canettes, et je contrôle pas. pour enlever le maximum de frustration il fallait que j’arrête totalement l’alcool, et que j’accepte cette idée-là. Que j’accepte d’être soumis à mon addiction, de n’avoir vraiment aucun contrôle. Cette acceptation a été une libération, je me répète, mais je n’étais plus dans la lutte, je n’étais plus dans la lutte et l’acceptation, le travail thérapeutique me confrontait à d’autres témoignages d’addicts. Ça me boostait, et si eux y arrivaient j’allais y arriver aussi.

Mickaël : et cette prise en charge dont tu as bénéficié, elle consistait en quoi ?

Baptiste : Moi j’ai été suivi en ambulatoire, ce qui veut dire que je n’ai pas été hospitalisé, des années après c’est vrai que j’ai demandé à Maman à l’époque comment tu as fait pour me proposer les alcooliques anonymes ? Il faut savoir que un an avant de me proposer les alcooliques anonymes, Maman a passé un an à aller dans un groupe qui s’appelle les Al-Anon, c’est un groupe pour l’entourage de l’addict, je pense que c’est super important, c’est un conseil que je donne aussi à l’entourage, c’est que l’entourage a aussi droit à la reconstruction, l’entourage a aussi droit de prendre soin de soi, l’entourage est aussi impacté par l’addict qui est dans son entourage, donc l’entourage ils ont le droit aussi de prendre soin d’eux. Ce groupe de parole existe et c’est une formidable ressource pour échanger, pour avoir des témoignages, et pour ne pas se sentir seul. Il y a énormément de honte dans cette maladie, ça ne touche pas que celui qui consomme. En fait le silence tue beaucoup plus que l’addiction, c’est cet isolement, ce silence qui détruit, qui bouffe jour après jour, et si l’entourage a cette ressource-là, d’échanger, de se libérer, de trouver un exutoire, je trouve ça formidable. Pour revenir au sujet, à l’époque Maman était aux Al-Anon, et on lui proposait soit les alcooliques anonymes, soit une cure, et elle a estimé qu’à cet instant-là il fallait mieux me proposer les alcooliques anonymes. Ma mère veillait à ce que j’y aille, mais très vite je me suis approprié ce combat, si au début je l’ai fait pour ma maman, pour mes amis, je me suis vite approprié ce combat, il fallait que ce combat soit le mien pour que j’apprenne à me faire du bien. Ensuite j’ai eu… j’ai eu un long travail thérapeutique avec des psychiatres, des thérapeutes, j’ai testé un peu tout, l’acupuncture, la méditation… Mais je trouve que le travail thérapeutique est essentiel. Il y avait des raisons à mon alcoolisme, il fallait que je creuse ces raisons, mais pour faire le travail thérapeutique il fallait avant tout que j’arrête l’alcool. J’avais bien vu, quand j’étais allé voir des psys, des psychiatres pendant que je consommais, je ne réglais rien du tout et les choses s’aggravaient. Donc il fallait que j’arrête l’alcool, et ensuite petit à petit, creuser les choses qui m’avaient fait du mal, aller creuser mon enfance, creuser mon adolescence, comprendre les mécanismes de l’addiction, pour finalement comprendre comment je fonctionnais, comment me découvrir, comment faire ma propre rencontre, et la finalité c’est comment apprendre à m’aimer, comment être en accord avec moi-même, avec mes choix, comment avoir suffisamment d’estime pour se permettre d’avancer… Ces choses-là je n’aurais jamais pu les faire sans thérapie. D’ailleurs une des plus grosses thérapies que j’ai pu faire ça a été l’écriture. Les alcooliques anonymes, surtout au niveau de la parole, ont été libérateurs. L’écriture, ça a été une introspection formidable. Ce projet d’écriture est né je dirais six mois, un an après mon début d’abstinence. Pourquoi, parce que j’avais du mal à prendre la parole, j’avais une telle mésestime que je n’osais pas prendre la parole. Donc il fallait trouver un mode d’expression, un moyen d’exprimer ce que je retenais en moi, et l’écriture dans mon petit cocon, dans ma petite bulle, dans ma chambre, me permettait de tout lâcher. D’ailleurs j’ai le souvenir que même avant d’arrêter l’alcool, j’écrivais des lettres à ma mère. J’écrivais pour lui dire pourquoi je buvais, que j’essayais de m’en sortir. Donc ce projet d’écriture est né six mois après, mais j’ai mis du temps, j’ai mis du temps à ce que ce projet murisse. J’étais abstinent, j’avais repris mes études, j’avais validé mon diplôme, enfin une de mes plus grandes fiertés ça a été d’avoir un diplôme, j’étais effondré en larmes en l’ayant alors que les autres pour eux c’était normal, mais pour moi j’avais connu tellement de désarroi et de souffrance que c’était une espèce de renaissance pour moi d’avoir ce diplôme dans les mains. Et donc je suis parti en entreprise, avec ce projet d’écriture en tête je suis quand même allé en entreprise puisque je suivais encore les traces, des choses qu’on m’imposait, en fait je vivais encore au travers des désirs des autres. Au bout de deux ans d’abstinence dans cette entreprise, je suis retombé en dépression. Cette dépression signifiait que je n’étais pas encore en accord avec moi-même, que je n’avais pas fait les choix pour moi, que je m’écoutais pas encore. Le résultat de ça c’est que la sobriété ne suffit pas, l’abstinence ne suffit pas, il faut vraiment partir à la rencontre de soi, se découvrir. Et donc j’ai tout quitté pour me mettre à 100 % sur l’écriture. J’avais besoin de témoigner, j’avais besoin de dire que l’alcoolisme existe chez les jeunes et qu’il est possible de s’en sortir jeune, de prendre conscience, avant de perdre son emploi, avant de perdre la garde de ses enfants, avant de terminer à la rue. Toutes ces choses-là existent, mais il est possible d’ouvrir les yeux avant. Je reviens un peu en arrière, mais ce qui est dingue c’est que ma famille m’a toujours soutenu, ça n’a jamais été une honte d’aborder ce sujet-là. En réunion de famille, il y a toujours une attention particulière pour moi, il y a toujours de l’eau gazeuse, il y a toujours du coca, ou un bon jus. Ça a pas été une honte, ils m’ont accepté, ils m’ont accepté tel que je suis et surtout ils ont vu rapidement que j’essayais de prendre soin de moi. Donc ce projet d’écriture a aussi été validé par ma maman, elle m’a fait confiance, truc de dingue, jamais je ne la remercierai assez de m’avoir fait confiance, parce que ça fait flipper de tout quitter pour se lancer dans un truc qui peut ne pas aboutir. Mais elle m’a fait confiance, un jour elle m’a vu un peu douiller, elle m’a tendu ce flyer et c’était un flyer de littérothérapie, de thérapie par l’écriture. Donc j’ai appelé et j’ai rencontré une femme qui s’appelle Judith Lossman, qui est littérothérapeute. Donc je l’ai rencontrée, le feeling est super bien passé, je lui ai présenté deux trois textes que j’avais écrits et elle m’a dit banco, on y va, je crois en ton projet. Donc encore une fois je ne m’en suis pas sorti seul. Vraiment c’est peut être un des messages les plus importants que je veux transmettre, c’est que dans tous les domaines de sa vie, être seul, se borner à vouloir tout gérer tout seul par orgueil, souvent on fonce dans le mur. Et donc je me suis laissé accompagner par Judith qui est une femme incroyable, des talents innés d’écriture avec une profondeur… une femme très très émotionnelle, hyper sensible comme moi, donc il y a eu beaucoup de feat. Et elle m’a permis de mettre des mots sur mes maux, elle m’a permis dans ce cadre thérapeutique de ne pas avoir peur de me confronter à mes angoisses, d’aller chercher, d’aller déterrer les choses que j’avais enfouies au plus profond de moi, et ça m’a fait très très mal. J’ai souvenir de pleurs, de pleurer pendant des heures chez Judith parce que ça m’a fait trop mal d’aller voir ces drames, cette déchéance, mais je pense que dans ces grands moments d’inconfort ça voulait dire que j’étais sur la bonne voie, avant toute plénitude il y a un moment d’inconfort qui peut arriver parce que je pense que c’est le temps que le corps s’ajuste, se rééquilibre. Mais aujourd’hui je peux vraiment dire que je me suis libéré de beaucoup de mes souffrances, je n’ai pas tout réglé, je ne peux pas dire que je suis un homme parfait, je ne cherche pas la perfection et j’ai encore mes failles, que je bosse. D’ailleurs je suis encore suivi et je pense que pour rien au monde je m’éloignerai des soins. J’ai besoin de ça, j’accepte de me faire aider. Mais grâce à Judith on a produit ce livre qui est à la fois mon témoignage, ma chute aux enfers… Mais tout ce qui rentre en jeu dans la reconstruction, toutes les choses que j’ai dû mettre en place, les découvertes que j’ai pu faire sur moi dans l’abstinence, tout ça je les balaie, mais la justesse des émotions sont formidables, les mots choisis sont intenses, à la virgule près, on a réfléchi, ça a été un travail de trois longues années, mais aujourd’hui c’est une immense fierté d’avoir quelque chose de physique, une reconnaissance de ma maladie, et grâce à ce livre je peux devenir acteur de ma maladie.

Mickaël : Alors tu as parlé de l’importance de devenir acteur de ta propre santé, de ta prise en charge. Dans cette optique, tu as aussi décidé de devenir acteur de la prise en charge des autres en devenant patient expert. Est-ce que tu peux nous dire plus concrètement en quoi ça consiste et comment on fait pour devenir patient expert ?

Baptiste : J’ai découvert patient-expert pendant la co-écriture de notre livre avec Judith. Il me fallait aller beaucoup plus loin, le livre c’était bien, il fallait… il fallait aller encore plus loin, je voulais toucher un maximum de personnes, je voulais transmettre… Et c’est à un mariage qu’une pote de pote me parle de patient-expert. Patient expert c’est un ancien malade qui a donc vécu une maladie dans sa chair et qui a une connaissance très très fine de sa propre maladie, grâce aussi à un travail thérapeutique, donc une fois formé le patient-expert accompagne d’autres malades. Moi j’interviens à l’hôpital Bichat, j’ai été formé par l’APHP, les hôpitaux de Paris. J’interviens en hospitalisation, je rencontre des malades, et j’essaie de leur transmettre mon savoir expérientiel de ma propre maladie. J’essaie d’incarner en fait ce futur possible sans alcool, et mon travail c’est de permettre cette identification, mon travail c’est un peu de retourner dans la boue, là où ça me fait mal, pour me brancher là où le patient en est dans son propre parcours. Je ne peux pas être moralisateur, je ne peux pas dire que la vie est belle sans alcool, il faut absolument qu’il y ait une identification qui se fait dans la chambre, donc que j’aille à ces endroits qui font mal, et donc je fais le yoyo entre des souvenirs douloureux et aujourd’hui je vais beaucoup mieux, pour tirer le patient vers le haut, mais toujours avec une écoute très active parce que je ne peux rien lui imposer je ne peux que lui proposer quelque chose. La formation a duré un an, un an et demi, elle s’est prolongée à cause du Covid, mais c’est une formation délivrée par l’APHP, il y a des modules théoriques où j’apprends le langage du corps médical, où j’apprends comment fonctionne le cerveau, vraiment des cours théoriques sur ce que c’est l’addiction. Ou des cours théoriques sur comment structurer mon savoir expérientiel. Comment construire mon discours ? Et ensuite entre chaque module théorique il y a des modules pratiques donc je vais à l’hôpital Bichat, accompagné par un autre patient expert en chambre, et je pratique cette activité donc je rencontre des malades et je peaufine un peu mon discours. C’est qu’il n’y a rien de plus beau aujourd’hui pour moi, d’être dans la transmission, quand je parle de devenir acteur de ma maladie j’ai dû aussi renouer une certaine confiance avec la nature humaine. Je n’avais aucune confiance, j’avais perdu toute estime, et dans la reconstruction renouer des liens sains, retrouver une confiance en la nature humaine ça a été phénoménal et je remercie énormément le patient expert de m’avoir donné ça. C’est pas du tout glauque quand je rentre dans les chambres, c’est… y’a une énergie formidable, et puis l’énergie du patient change entre mon arrivée et mon départ, c’est des rencontres qui sont sublimes. J’ai du mal à expliquer ça aux autres parce que je pense qu’il faut pouvoir vivre ça, il faut pouvoir vivre ça pour comprendre, mais je ressors avec une énergie, un boost d’adrénaline en fait, et c’est dingue parce que c’est des émotions que je cherchais dans l’alcool et aujourd’hui je les ai sans alcool. Cette puissance de la relation humaine m’apporte énormément. Alors oui, certes, j’apporte mon expérience à d’autres, mais ils me rendent tellement de choses, c’est tellement nourrissant. Je suis tellement rempli de gratitude d’avoir sur mon chemin rencontré cette formation, ça me donne tellement au jour le jour.

Mickaël : Est-ce que tu aurais des conseils à donner à des personnes qui traversent des épreuves similaires à celle que tu as pu traverser ?

Baptiste : J’en ai parlé tout à l’heure, mais je pense qu’il faut sortir de cette solitude, sortir de cet isolement, oser en parler. La parole est tellement libératrice. L’écriture aussi, trouver son exutoire, ou peut être trouver… Moi j’ai beaucoup utilisé le foot comme exutoire, pour libérer mes colères, mes frustrations, j’apprenais à prendre soin de moi, je me faisais couler des bains chauds, je me versais des thés, je redécouvrais la musique, des séries très prenantes… j’ai aussi appris à me protéger des situations à risque, au tout début de mon abstinence il fallait absolument que j’évite l’alcool, puis j’ai remarqué que dans la rue il y avait énormément d’affiches d’alcool, donc il fallait que j’évite tout ça. Donc ce que je faisais c’est que je demandais à quelques amis de venir à la maison pour m’épauler, ou je sortais dans un parc, un après-midi à des horaires où en fait il était pas… il était socialement moins toléré de boire. Et je demandais à mes potes vient on se fait une après-midi, on va s’acheter des bonbons, de l’ice tea, et on se faisait des vrais moments. C’étaient des moments vraiment formidables, j’avais vachement peur de ne pas être capable de vivre sans alcool. Et je pense qu’une des premières choses que j’ai remarquées, j’ai commencé à découvrir les personnes qui m’entouraient, à nouer des relations très très saines. Comme l’alcool était le seul lien que je nouais dans ma vie, il fallait que je construise de nouveaux liens, donc j’ai retrouvé confiance en ma mère, mes frères, trouver des ressources, aller voir des médecins, se faire soigner, aller à des groupes de parole. J’insiste vraiment là-dessus parce que tout seul j’y arrivais pas et c’est vraiment accompagné que j’y suis arrivé.

Mickaël : Et comme tu l’as dit, cette maladie on n’est pas seul dedans, il y a aussi l’entourage qui est impacté et qui a un rôle à jouer. Mais ça peut être parfois difficile pour l’entourage de réagir. Est-ce que tu aurais des conseils à donner à l’entourage aussi, pour le coup, de personnes qui ont un problème d’addiction à l’alcool ?

Baptiste : Il y a une chose que je peux dire. Le premier point, c’est que rendre coupable l’alcoolique, ça ne sert à rien. Je m’en souviens, moi je portais déjà énormément de culpabilité, donc des reproches, des phrases malveillantes… des phrases genre, mais bouge-toi le cul, avec un peu de volonté tu peux y arriver ! En fait, ne fonctionnent pas ! Tout d’abord parce que l’addiction n’a rien à voir avec la volonté, ce n’est pas du tout un manque de volonté. Culpabiliser le malade alors qu’il se sent déjà coupable, ça ne fonctionne pas. Un conseil très pratique c’est qu’il ne faut pas argumenter quand la personne est bourrée. En face de toute façon… Quand la personne est bourrée, il ne pourra pas comprendre, il ou elle ne pourra pas s’engager dans quelque chose de plus sain pour lui. Donc, essayez d’engager le dialogue hors alcool. Essayez de gérer votre colère, votre frustration et de ne pas exploser le jour J, mais de faire un travail thérapeutique sur vous-même. Prenez des temps pour vous pour pouvoir être à l’écoute le jour où ça déconne. Est-ce qu’il faut fliquer sa consommation ? Moi je ne pense pas, quand on me fliquait je m’isolais davantage, j’allais boire seul, je m’isolais pour ne pas avoir de reproches, avoir cette pression de mon entourage m’incitait à boire seul. Ce qui ne m’a pas aidé non plus c’est que pendant longtemps on a résolu les problèmes à ma place. Dès que je me sentais, en fait je me sentais vachement protégé dans ce cadre, parce que je pouvais déconner, boire autant que je voulais, je n’allais pas trop subir les problèmes. Donc ce que je conseille c’est vraiment se documenter sur la maladie, aller sur des sites, y’a Addict’aide qui est très bien, le village des addictions, se documenter sur cette maladie pour pouvoir mieux comprendre. Il faut vachement se mettre à la place de l’autre. J’en ai parlé tout à l’heure, mais si dans le contexte familial c’est difficile d’en parler, aller dans des groupes de parole, pour l’entourage il existe les Al-Anon, qui sont une formidable ressource pour l’entourage. Et le dernier conseil que je peux donner c’est vraiment donner des preuves d’amour, ne voyez pas l’addict comme un irresponsable, mais comme un malade qui est en train de souffrir. Et si on arrive à voir la souffrance, on noue un lien, on se met vraiment au niveau du malade. Moi ce qui m’a sauvé ça a été les preuves d’amour, donc dites-lui au quotidien que vous l’aimez, que vous êtes là pour lui, que parfois vous vous adressez maladroitement, mais que vous l’aimez, que vous serez là pour lui. L’amour, c’est vraiment un lien formidable. C’est un lien, une énergie qui est très très puissante et qui peut détruire beaucoup beaucoup de souffrance, donc y aller avec beaucoup d’amour, de bienveillance, d’écoute, et de respect envers soi-même aussi ! Le respect envers soi-même c’est savoir aussi connaitre ses limites parce que comme l’alcoolisme ou l’addiction touche tout l’entourage, ne vous mettez pas en danger, osez transférer ce malade à des soins, osez demander de l’aide. L’être humain n’est pas une machine, moi je suis un être humain imparfait, je ne peux pas être parfait en tout, l’entourage non plus, donc posez vos limites, posez votre cadre et ne vous sacrifiez pas, surtout ne vous sacrifiez pas, n’acceptez pas tout, et proposez en permanence de l’aide, du soutien. Aujourd’hui il y a des médecins très bons, des structures médicales très bonnes, il y a cette arrivée de l’activité du patient expert, il y a des groupes de parole, il y a des ressources qui sont là. Et aujourd’hui moi je souhaite être le liant entre le malade, le corps médical, et transmettre cette expérience, j’ai créé un compte Instagram pour ça où je communique, je communique autour de cette maladie, je communique autour de mon parcours, je reçois beaucoup de messages qui me disent je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas comment faire, ou j’ai un proche qui est en pleine souffrance, et moi c’est ce que j’aime faire aujourd’hui, c’est d’être là, d’être à l’écoute, d’être la personne que j’aurais aimé croiser quand j’étais au plus mal, et d’offrir un peu plus de ressources quand l’information est difficile à trouver.

Mickaël : On arrive bientôt au terme de cet entretien. De manière plus personnelle, si tu devais te décrire en un mot ce serait quoi ?

Baptiste : Je dirais authentique ! C’est une très très grande libération et un grand soulagement de ne plus me cacher derrière un masque alcoolisé. J’essaie à chaque instant d’être authentique et de choisir moi-même en pleine conscience, et je ne peux le faire que sans alcool. Donc authentique, mais avec beaucoup de gratitude.

Mickaël : Et maintenant que tu as réussi à te libérer de la dépendance, quels sont tes projets personnels et professionnels ?

Baptiste : Je réfléchis beaucoup à ça. J’ai trouvé sens à ma vie et ça, c’est aussi une très grande libération. J’ai trouvé l’activité patient expert. J’ai réussi à coécrire un livre, mais ça suffit pas. Et je pense qu’en tant que jeune je dois aller à la rencontre de ces jeunes, d’autres jeunes. Donc aujourd’hui j’essaie d’aller témoigner dans des lycées, dans des écoles de commerce ou des écoles d’ingénieur. J’essaie de transmettre mon témoignage, de toucher un maximum de jeunes, et la proximité d’âge fait qu’il y a une identification qui se fait, je parle encore d’identification, mais le message passe si et seulement si on arrive à s’identifier. Donc ça, c’est un très très gros projet que j’essaie de monter actuellement, c’est d’aller contacter les écoles pour leur offrir un témoignage. Un des rêves que je partage avec Judith c’est de transformer le livre en film, qu’il soit adapté en film aussi dans une optique de toucher un maximum de personnes. Donc on est vraiment dans essayer de transmettre ce message au plus grand nombre. Et moi comme projet perso d’aller dans la prévention, et de libérer la parole sur cette maladie.

Mickaël : Est-ce que tu aurais une note d’espoir justement à communiquer à cette jeune génération ?

Baptiste : Moi je me suis très longtemps senti coupable avec beaucoup de honte, je pensais que j’étais une merde. Et dans la sobriété je me suis rendu compte d’une seule chose, c’est que je n’étais pas une mauvaise personne. Je pensais être une mauvaise personne qui est devenue une bonne personne, mais en fait je suis une bonne personne qui est devenue une personne plus saine, c’est toute la différence. Dans les rencontres que je fais, les gens ont une créativité énorme, ont une très très belle sensibilité, ils essaient, ils essaient, et ils continuent, ils ont énormément de volonté, ça ne demande qu’à être exploré. Je vois des personnes qui sont très belles. Je dirais qu’il ne faut pas perdre confiance de se faire confiance, de toujours essayer. Ce qui m’a aidé moi c’est de ne jamais abandonner l’idée d’arrêter de boire, de toujours relever la tête, d’essayer de faire mieux, de persévérer. Et aujourd’hui, même si j’ai connu des épreuves mêmes compliquées dans l’abstinence, j’étais… sans alcool, il m’est arrivé des choses difficiles à gérer, la reconstruction n’est pas linéaire, mais aujourd’hui je vois tout le chemin accompli et je suis tellement mieux sans alcool ! C’est le jour et la nuit, et tout ce que j’accomplis aujourd’hui je le dois à ma sobriété. Ce podcast il existerait même pas, cette rencontre avec Mickaël elle existerait même pas si j’avais continué à boire. Et c’est pour ça, je parle aussi d’exercer sa gratitude au quotidien, j’ai un petit carnet où je note une chose par jour qui est positive, pour ensuite les relire et me dire waoh ! Tu réalises des choses qui sont très belles, tu fais ton petit bout de chemin chaque jour, tu réussis à faire de plus en plus de choses, et c’est magnifique, et vraiment moi qui refusais de grandir dans cette vie, une vie qui m’agressait, qui me faisait du mal, qui me donnait vraiment envie de crever, quoi… et ben cette vie elle vaut la peine d’être vécue, donc vraiment merci la vie !

Mickaël : Est-ce que tu souhaites ajouter quelque chose ?

Baptiste : Si vous voulez lire mon livre, il s’appelle D’avoir trop trinqué, ma vie s’est arrêtée. Il y a un site internet qui lui est dédié. J’ai aussi créé un compte Instagram @MulliezBaptiste où je communique sur l’abstinence, les effets de l’abstinence, les épreuves dans l’abstinence, je reçois plein de messages, je m’y tiens, je réponds à tout le monde, dans la solitude j’essaie de créer un lien. Donc n’hésitez pas à m’envoyer un message, j’y répondrai toujours.

Mickaël : Merci, Baptiste, d’avoir accepté de participer à cette émission et d’avoir partagé ton histoire qui est intéressante et qui est une belle preuve de résilience. Merci aussi pour tout ce que tu fais au quotidien dans ton rôle de patient expert et dans tes interventions à destination des jeunes. On te souhaite le meilleur pour la suite.

Baptiste : Merci beaucoup Mickaël, c’était un vrai plaisir, de m’accueillir chez toi… Et vraiment merci, c’était un moment très fort, merci de m’avoir invité.

Mickaël : Merci encore !

[Musique de fin]

Si vous souhaitez partager votre expérience avec nous, n’hésitez pas à nous écrire sur podcast@placedessciences.fr.

Encore une fois, si vous reconnaissez dans un témoignage ou ressentez un mal-être psychique et avec besoin d’en parler, n’hésitez pas à consulter un professionnel ou à vous rapprocher des associations de patients. Des ressources sont également disponibles sur notre site.

Selon le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux de l’Association Américaine de Psychiatrie (5e édition, 2013), l’addiction est décrite comme “un mode d‘utilisation inadapté d’un produit conduisant à une altération du fonctionnement ou à une souffrance”. De son côté, le Ministère français des Solidarités et de la Santé explique que “l’addiction se caractérise par l’impossibilité répétée de contrôler un comportement et la poursuite de ce comportement en dépit de la connaissance de ses conséquences négatives.” Ces deux définitions sont complémentaires et permettent de mieux comprendre que l’addiction est donc lié au recours excessif à des substances (alcool, tabac, drogues, médicaments anxiolytiques, antidouleurs ou somnifères, etc.), ou encore également à des comportements, tels que les jeux de hasard et d’argent, le sexe, la navigation sur Internet ou encore les achats compulsifs.

Depuis l’arrivée en 2020 de l’épidémie de SARS-CoV2 et ses conséquences économiques et sociales, un tiers des consommateurs aurait augmenté sa consommation de tabac, de cannabis et de médicaments psychotropes selon une enquête nationale de l’Association Addictions France publiée en avril 2021. De son côté, la consommation d’alcool a plutôt eu tendance à se stabiliser, voire à baisser.

A l’origine

Dans Les Addictions (Que sais-je ?), la psychologue Mathilde Saïet évoque les addictions en expliquant qu’elles sont pour la plupart des activités ordinaires du quotidien de détournées de leur but initial : boire, manger, acheter, jouer, travailler… On entre alors dans un cercle vicieux qui débute par une consommation ponctuelle ou par une passion qui devient dévorante et qui va contraindre à répéter le recours à la substance ou au comportement par nécessité de toujours augmenter la « dose » (on s’appelle ce phénomène l’accoutumance). Cette boucle peut alors provoquer des difficultés à la fois familiales, professionnelles ou financières ainsi que des symptômes de manque en cas d’abstinence (ce qu’on appelle un syndrome de sevrage). Ces usages entraînent également des modifications au niveau du système cérébral, notamment dans le cas des substances. Envahi par certaines substances, le cerveau cherchera à retrouver et maintenir un équilibre afin de pouvoir à nouveau fonctionner normalement.

Risques

Si les conduites addictives ne mènent pas nécessairement à la dépendance, elles ne sont cependant pas sans risque pour son bien-être ou celui d’autrui : minimisation du risque, accidents de la voie publique, comportements sociaux dangereux, conséquences sur la santé, désinsertion professionnelle, … Une fois la dépendance installée, les conduites addictives ont la plupart du temps une incidence sur la santé physique, avec notamment des risques d’atteintes d’organes vitaux : foie, poumons, reins, cœur, cerveau, … La santé mentale est également mise en danger avec des risques accrus de dépression, de conduite suicidaire, de troubles anxieux ou encore de troubles délirants…

Heureusement, il existe des traitements psychothérapiques et médicamenteux qui permettent de s’en sortir. Cependant, le risque de rechute reste élevé pour une personne ayant souffert d’un trouble de l’usage avec une certaine sévérité. En effet, même plusieurs années après l’arrêt de la consommation, le cerveau garde en mémoire les sensations positives, liées à l’activation du système de la récompense lors du recours à la substance ou au comportement. Ceci rend la personne avec des antécédents d’addiction particulièrement vulnérable.

La prévention joue donc un rôle primordial puisqu’elle permet de sensibiliser un maximum de personnes afin d’éviter l’exposition aux comportements les plus dangereux. De plus, la prévention apporte au grand public des connaissances plus approfondies et des éléments de compréhension sur la maladie addictive pouvant mener à des conséquences parfois dramatiques.

Quelques chiffres

Selon le Ministère français des Solidarités et de la Santé, les conduites addictives concernant environ 30% de la population avant l’âge de 65 ans. On trouve également en France près de 3,5 millions de personnes avec une consommation d’alcool à risque, et on dénombre chaque année entre 40 et 50 000 décès attribuables à l’alcool (en 2015, source).

Parmi les drogues illicites, le cannabis demeure la première substance consommée avec 45% des plus de 18 ans qui l’auraient déjà expérimenté, notant l’échec de la politique répressive française en la matière puisque la France est le premier pays consommateur en Europe. On note aussi 11% d’usagers adultes dans l’année et 6% dans le dernier mois selon l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies. Toujours selon l’OFDT, si le tabac est bien moins expérimenté que l’alcool (même si ces deux substances licites restent les produits les plus consommés en France), il est plus souvent associé à un usage quotidien avec 27% des adultes qui fument tous les jours. Rappelons à ce titre que le tabac est responsable de plus de 75 000 décès prématurés chaque année.

Merci à Nathan Gaudin pour cette contribution !

  • Score inférieur à 7 (ou à 6 si vous êtes une femme) : votre consommation semble être à faible risque.
  • Score est supérieur ou égal à 7 (ou à 6 si vous êtes une femme) : vous avez probablement un usage nocif de l’alcool. 
  • Score supérieur à 12 : il est probable que vous soyez en situation de dépendance dépendance à l’alcool. 

Dans tous les cas, pensez à en parler avec votre médecin. La consommation d’alcool, peu importe son degré, est dangereuse pour la santé et peut avoir des conséquences négatives sur vous et votre entourage.

Les Maux Bleus est un podcast sur la santé mentale qui relaie des témoignages de personnes concernées, d’aidants mais aussi de professionnels intervenant dans ce champ (psychiatrie, psychologie). Les témoignages sont nécessairement subjectifs et représentent l’expérience de la personne invitée. Consultez un professionnel de santé pour avoir des conseils adaptés à votre situation personnelle.