Tou·te·s addicts ?

En mai 2021, nous recevions le Dr. Jean-Victor Blanc pour évoquer la question des clichés stigmatisants sur la santé mentale. L’approche unique de son premier livre Pop & Psy, utilisant la pop culture comme médium, permet de parler à tout le monde : il est en effet plus aisé de se figurer des concepts cliniques potentiellement flous en se rappelant un film culte ou le destin tragique d’une célébrité. En octobre dernier, il a publié son deuxième livre, Addicts, exploitant toujours cette approche fondée sur la pop culture pour expliquer les addictions et la dépendance.

La parution de cet ouvrage est l’occasion pour nous de revenir brièvement sur ce que sont les troubles addictifs. En effet, depuis le début de la pandémie de SARS-Cov2, les personnes sujettes aux comportements addictifs ont augmenté en miroir des difficultés économiques et sociales causées par les conséquences de la pandémie.

Addictions : de quoi parle-t-on au juste ?

Une addiction peut être définie par la recherche et le recours répété et compulsif à une substance (nicotine, alcool, héroïne, …) ou à un comportement (jeux de hasard et d’argent), et ce tout en ayant conscience de ses conséquences négatives. De manière générale, un trouble addictif a un impact délétère sur le fonctionnement de l’individu : perte de contrôle de soi, difficultés scolaires, professionnelles, sociales ou encore économiques, utilisation du temps libre pour chercher à se procurer le produit ou pour réaliser le comportement, peur de manquer, etc.

Dans le domaine de la santé mentale, il est classique de se reporter aux critères diagnostiques du DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, édité par l’Association Américaine de Psychiatrie. Sa cinquième édition, parue en 2013, donne 11 critères pour le diagnostic d’un trouble addictif :

  • Besoin impérieux et irrépressible de consommer la substance ou de jouer (craving)
  • Perte de contrôle sur la quantité et le temps dédié à la prise de substance ou au jeu
  • Beaucoup de temps consacré à la recherche de substances ou au jeu
  • Augmentation de la tolérance au produit addictif
  • Présence d’un syndrome de sevrage, c’est-à-dire de l’ensemble des symptômes provoqués par l’arrêt brutal de la consommation ou du jeu
  • Incapacité de remplir des obligations importantes
  • Usage même lorsqu’il y a un risque physique
  • Problèmes personnels ou sociaux
  • Désir ou efforts persistants pour diminuer les doses ou l’activité
  • Activités réduites au profit de la consommation ou du jeu
  • Poursuite de la consommation malgré les dégâts physiques ou psychologiques

L’addiction peut être qualifiée de faible si 2 ou 3 critères sont remplis, modérée si 4 ou 5 critères sont remplis, et sévère si plus de 6 critères sont présents chez la personne.

Dans le langage courant, l’addiction est souvent mêlée au concept de dépendance, que nous illustrerons avec l’exemple très commun du tabac, auquel on peut associer trois types de dépendance :

  • Une dépendance physique qui est inscrite physiquement dans le cerveau de la personne : en effet, la consommation répétée de nicotine par le biais de la cigarette entraîne une modification de certaines structures cérébrales et la multiplication de récepteurs sensibles à la nicotine. Le corps et le cerveau s’habituent à fonctionner avec un certain niveau de nicotine correspond à la consommation habituelle de la personne. Lorsque la personne arrête de fumer quelques heures ou quelques jours, les récepteurs cérébraux sensibles à la nicotine vont se retrouver en situation de « famine » et le bon fonctionnement du cerveau est mis à mal. Faisons un parallèle avec l’alimentation : lorsque votre niveau de glucose sanguin baisse, votre cerveau et votre corps vous envoient des signaux désagréables (ventre qui gargouille, pensées récurrentes sur la nourriture, …) pour vous signifier qu’il est temps de vous alimenter afin de rétablir un niveau convenable pour un fonctionnement corporel optimal. Chez le fumeur, c’est la baisse du taux de nicotine dans l’organisme qui va déclencher des signaux désagréables : irritabilité, pensées obsessionnelles à propos du tabac, baisse d’attention, etc. Ces signaux d’alerte sont ce que l’on appelle des symptômes de manque ou de sevrage : ils sont la signature de la dépendance physique, qui correspond au fait que l’organisme a assimilé à tort la nicotine comme un besoin fondamental, au même titre que l’eau, le sommeil ou la nourriture. La dépendance physique s’accompagne d’une tolérance, c’est-à-dire que la dose de substance nécessaire pour obtenir satisfaction va augmenter crescendo au fur et à mesure de la consommation.
  • Une dépendance psychologique qui se rapporte plutôt aux effets de la nicotine. Cette dernière provoque dans le cerveau plusieurs processus neurophysiologiques ayant des effets « plaisants » à très court terme, comme l’augmentation de la concentration, la baisse du stress, la désinhibition, etc. Si, au début de la consommation, ces effets peuvent être réels, au fur et à mesure que la dépendance se développe, ils ne sont plus qu’illusoires, car ils ne servent plus à augmenter le niveau de fonctionnement mais simplement à le rétablir à un niveau acceptable, car le manque entre deux consommations va en réalité diminuer le niveau de fonctionnement initial. La dépendance psychologique est caractérisée par une recherche compulsive de la substance et l’angoisse d’en manquer, c’est une véritable prison mentale dans laquelle l’individu perd tout contrôle sur sa consommation, comme dit dit Baptiste dans l’épisode « La prison de verre » de notre podcast Les Maux Bleus.
  • Une dépendance environnementale et comportementale qui se rapporte essentiellement aux habitudes routinières, comme la cigarette qui accompagne le café du matin ou celle qui accompagne le verre entre amis en soirée. Il s’agit là de schémas appris qui se déclenchent automatiquement dans une situation ou un contexte définis. Ce type de conditionnement est le même que celui très connu des chiens de Pavlov qui se mettaient à saliver dès qu’ils entendaient la clochette du scientifique sonner, car ils avaient appris que le tintement était généralement suivi de nourriture, et ce sans même voir de nourriture. Ainsi, si vous vivez avec un partenaire fumeur et que vous avez l’habitude de fumer ensemble sur le balcon, alors, même si vous n’avez pas envie de fumer sur l’instant, le simple fait de voir votre partenaire sortir sur le balcon pourra déclencher chez vous une envie de fumer.

Qui est à risque de développer une addiction ?

Comme dans tous les troubles, l’apparition d’une addiction résulte de la rencontre entre des facteurs de vulnérabilité individuels (âge de début, trouble mental, prédispositions génétiques) et un environnement favorisant le déclenchement du trouble (disponibilité du produit, valorisation sociale, environnement social consommateur, précarité). Les caractéristiques du produit jouent également un rôle, toutes les substances et tous les comportements n’ayant pas le même potentiel addictif. On sait que, si on définit le potentiel addictif d’une substance par l’activité dopaminergique dans le système cérébral de la récompense qui sert à renforcer les comportements plaisants, les trois substances les plus addictives sont, dans l’ordre : l’héroïne, la cocaïne, la nicotine. Or, on le sait, il y a beaucoup plus de consommateurs de tabac que de consommateurs d’héroïne, ce qui illustre le rôle important de l’environnement dans l’équation.

On estime que les facteurs environnementaux jouent un rôle au moins aussi important que les facteurs génétiques individuels dans la genèse de l’addiction. L’exposition à une substance pendant l’adolescence ou l’enfance est également un facteur de risque de sévérité des conduites addictives, notamment du fait que le cerveau, à ces âges, n’a pas atteint son état de maturation : ainsi, débuter une consommation régulière d’alcool multiplierait par dix les risques de devenir dépendant à l’âge adulte.

Sortir du cercle vicieux de l’addiction

Malgré le caractère envahissant des conduites addictives, la prise en charge et le rétablissement sont possibles. Des traitements de substitution existent pour faire diminuer la consommation à risque des personnes dépendantes sans pour autant induire un syndrome de sevrage qui favoriserait une rechute, des hospitalisations de sevrage sont également possibles pour permettre à un individu de se concentrer sur son rétablissement et de couper avec un environnement qui peut favoriser directement ou indirectement les conduites addictives, une psychothérapie est également conseillée afin de prendre en charge les difficultés psychologiques, sociales et affectives liées aux conduites addictives, qu’elles en soient la cause ou la conséquence. Sur le plan moins sanitaire, il existe également des groupes de paroles et d’entraide entre pairs qui permettent le partage d’expérience, la rupture de l’isolement provoqué par la consommation, mais aussi d’obtenir le soutien et les conseils de personnes rétablies.

Il est important de noter qu’au-delà des facteurs de risques, il existe également des facteurs protecteurs vis-à-vis des conduites addictives. On y retrouve par exemple une bonne insertion socio-professionnelle, la connaissances des substances et comportements addictifs ainsi que de leurs risques, ou encore le développement des compétences psychosociales (résister à l’influence des pairs, avoir un esprit critique, etc.).

Les nouvelles conduites addictives

Toutes les conduites auxquelles on peut se dire « addict » ne sont pas par l’heure reconnues par les autorités sanitaires et les classifications médicales. Parmi les comportements émergents, on retrouve le chemsex (activité sexuelle sous substance), l’addiction aux réseaux sociaux, le binge watching de séries, etc. Cependant, la frontière entre le « normal » et le « pathologique » est souvent floue si on ne considère pas toutes les facettes diagnostiques du trouble addictif. Le Dr. Jean-Victor Blanc rapporte ainsi son malaise, pendant la période confinement, face à un patient lui rapportant avoir regardé compulsivement de nombreux épisodes d’une série durant le weekend en s’inquiétant du potentiel caractère pathologique de cette activité… alors que l’auteur lui-même avait fait exactement la même chose, sans que cela ne suscite d’inquiétude particulière chez lui.

En guise de conclusion

Lorsque la personne accepte de consulter et qu’elle parvient à verbaliser des choses tues parfois depuis des années, il est souvent étonnant de voir la vitesse avec laquelle sa situation évolue.

Jean-Victor Blanc, Addicts (éditions Arkhê)

Le premier pas est, comme souvent en santé mentale, le plus difficile à franchir. Reconnaître que l’on a un trouble et, surtout, l’accepter n’est pas chose aisée. Cependant, la diffusion du savoir au plus grand nombre est un outil capital pour la prévention des conduites addictives, tant au niveau primaire (éviter le début de la conduite addictive), que secondaire (dépistage d’un trouble pour en favoriser la prise en charge) et tertiaire (éviter les complications liées à la conduite addictive).

Et cette mission d’information, le Dr. Jean-Victor Blanc l’accomplit avec brio dans ce nouvel ouvrage à découvrir ici.

Couverture du livre Addicts de Jean-Victor Blanc.

Si vous souhaitez aller plus loin